[Tribune] L’État de droit à l’épreuve de la citoyenneté : un tournant historique pour le Maroc

Par Mohamed Abdi

Certaines réformes ont cette puissance rare de déplacer les lignes de l’Histoire. Elles ne sont pas de simples aménagements techniques ou des perfectionnements institutionnels : elles sont des tournants, des points d’inflexion qui redessinent durablement le destin d’une Nation. L’adoption en Conseil des ministres, le 19 octobre 2025, de la loi organique relative aux conditions et modalités d’application de l’exception d’inconstitutionnalité appartient à cette catégorie.

Ce texte, prévu par l’article 133 de la Constitution de 2011, donne enfin vie à un droit fondamental longtemps attendu : celui, pour chaque citoyen, de contester devant la Cour constitutionnelle une loi qui porterait atteinte à ses droits ou libertés. En d’autres termes, il place l’individu au centre de l’ordre constitutionnel, en faisant de lui non plus un sujet passif de la loi, mais un acteur vigilant et souverain de son respect.

Ce n’est pas qu’une avancée juridique. C’est un acte fondateur. Car par sa force, sa portée, ses implications et son impact sur toutes les politiques publiques, cette loi parachève l’ambition de 2011 et en ouvre une nouvelle étape. Elle prolonge, approfondit et actualise une volonté royale exprimée avec clarté il y a quatorze ans : celle de faire du Maroc un État de droit vivant, protecteur et inclusif.

2011 : l’offre du Graal politique et la refondation du pacte national

Pour comprendre la portée de ce moment, il faut revenir à celui de 2011. À l’époque, dans un contexte régional bouillonnant, marqué par les revendications de dignité et de justice, le Maroc a choisi une voie qui n’était ni la rupture violente ni l’immobilisme frileux. Il a choisi l’intelligence politique. Il a choisi d’anticiper, d’écouter, de réformer.

Sa Majesté le Roi a alors offert à la Nation ce que l’on peut appeler, sans forcer les mots, le graal politique : une réforme constitutionnelle profonde, apaisée, négociée, qui a refondé les institutions, renforcé les droits fondamentaux, consacré la séparation des pouvoirs et ouvert un nouveau contrat social. C’était bien plus qu’un texte : c’était une vision, une direction, une confiance renouvelée entre l’État et les citoyens.

Et c’est précisément là que réside le génie politique de Sa Majesté : dans cette capacité unique à capter l’esprit du temps, à comprendre les attentes profondes du peuple et à y répondre non par des slogans, mais par des réformes structurelles qui élèvent durablement le niveau d’ambition nationale.

L’adoption en Conseil des ministres, le 19 octobre 2025, de la loi organique n’est rien d’autre que la poursuite naturelle de cette œuvre. Elle en est le prolongement le plus concret. Elle transforme en réalité ce que la Constitution avait énoncé comme principe. Elle achève une architecture institutionnelle dont la cohérence repose sur une idée simple : la loi n’est légitime que si elle est juste, et elle n’est juste que si elle est contrôlable.

La jeunesse : plaque sensible et conscience du futur

Mais cette réforme ne serait pas ce qu’elle est sans la force qui l’anime en profondeur : la jeunesse. Elle est la plaque sensible de la société, le point où s’inscrivent ses fractures et où émergent ses espérances. Elle est cette passerelle fragile et puissante entre les générations, celle qui relie les mémoires aux ambitions.

Or, notre époque n’est pas tendre avec ces liens. Trop souvent, la vitesse des mutations et la transformation des modes de vie ont fragilisé la transmission entre jeunes, parents et grands-parents. Pourtant, c’est précisément dans la solidité de ces liens que se joue l’avenir.

La jeunesse n’est pas seulement importante parce qu’elle votera demain, mais parce qu’elle incarne déjà ce futur. Elle possède une sensibilité unique à ce qui compte vraiment : les biens communs, l’équilibre écologique, la justice sociale. Elle comprend, parfois mieux que les générations précédentes, qu’il existe des choses qui n’appartiennent à personne parce qu’elles appartiennent à tous.

Chaque génération est un peuple nouveau. Et celle qui arrive porte une conscience collective inédite : celle de l’urgence climatique, de la solidarité intergénérationnelle, de la nécessité d’un État protecteur et réactif. Elle ne veut plus d’un système politique qui gère ; elle en veut un qui transforme. Elle ne veut plus d’un État qui promet ; elle en veut un qui protège, qui agit, qui rend des comptes.

Comme le rappelle avec justesse un grand penseur contemporain, « la jeunesse ne demande pas le futur comme une faveur, elle l’exige comme un droit ». C’est cette exigence qui en fait la force motrice de toute société ambitieuse.

D’une dynamique citoyenne à une nouvelle gouvernance

Cette nouvelle énergie ne se résume pas à un élan social : elle est en train de devenir une dynamique politique. Une dynamique qui dépasse les slogans pour devenir un mouvement structurant.

Cette dynamique se lit déjà dans les faits : dans la capacité du citoyen à interpeller la loi, dans la volonté de l’État d’accepter ce contrôle, dans la construction progressive d’une culture politique de l’évaluation, de la reddition des comptes et de la transparence.

La démocratie, en vérité, ne se décrète pas. Elle ne se résume pas à une architecture institutionnelle, aussi sophistiquée soit-elle. Elle se construit, patiemment, collectivement, dans un esprit de don de soi et de responsabilité partagée. Elle exige l’effort, l’écoute, l’humilité et le courage de changer ce qui doit l’être. Et c’est précisément ce que ce texte consacre : l’entrée dans une ère de démocratie vivante, qui s’écrit à plusieurs mains.

Une loi qui change tout : gouverner sous le regard de la Constitution

L’adoption de la loi organique ne transforme pas seulement la justice constitutionnelle. Elle modifie en profondeur la conception même de l’action publique. Désormais, chaque politique publique devra être pensée non seulement en termes d’efficacité ou d’impact économique, mais aussi en termes de respect des droits fondamentaux.

Cette loi agit comme un double levier. Elle est un révélateur, d’abord, en exposant les politiques publiques à l’examen citoyen et constitutionnel. Elle est un catalyseur, ensuite, en obligeant l’État à améliorer la qualité de la loi, à anticiper ses effets, à renforcer l’évaluation et à rendre des comptes.

Elle rappelle une vérité essentielle : un État moderne ne se juge pas à la vitesse de ses réformes, mais à leur justesse. Elle inscrit la transparence, la redevabilité et la responsabilité au cœur du fonctionnement institutionnel. Elle lie désormais la bonne gouvernance à l’État de droit, l’efficacité à la légitimité, l’action publique à la justice constitutionnelle.

Bâtir un État fort dans une société mobilisée

En 2011, le Maroc a posé les fondations d’un État moderne, ouvert et responsable. En 2025, il en enrichit l’architecture en donnant vie à l’un de ses mécanismes les plus ambitieux. Ces deux moments — 2011 et le 19 octobre 2025 — forment un tout. Ils racontent la même histoire : celle d’une Nation qui choisit la réforme plutôt que la rupture, la confiance plutôt que la défiance, l’avenir plutôt que l’attente.

Par cet acte, le Maroc rejoint désormais le cercle restreint des démocraties qui ont instauré cette saisine directe par le citoyen, réaffirmant ainsi sa place parmi les États qui placent les droits fondamentaux au cœur de leur édifice institutionnel.

Cette loi n’est pas une conclusion. Elle est un commencement. Elle est la preuve que l’État de droit n’est pas un acquis, mais une conquête continue. Elle exprime une ambition collective : celle d’un Maroc qui transforme sa dynamique, qui construit un État fort au sein d’une société mobilisée, qui inscrit son action dans la vision stratégique du Nouveau Modèle de Développement, et qui refuse la résignation pour choisir le progrès partagé.

C’est là, sans doute, la plus grande victoire de notre temps : voir la Constitution vivre à travers ses citoyens — non plus comme un texte abstrait, mais comme une promesse tenue. Une promesse de justice, de dignité, de préservation des biens communs, et d’avenir à bâtir ensemble.