Au Maroc, près d’un quart des jeunes âgés de 15 à 24 ans appartiennent à la catégorie des NEET ; ni en emploi, ni en éducation, ni en formation (HCP, 2024). Ce phénomène, loin d’être anecdotique, met en évidence les dysfonctionnements structurels du système éducatif et les limites de l’insertion professionnelle des jeunes dans un contexte de mutations économiques et sociales rapides (Banque mondiale, 2023).

Les NEET constituent une population hétérogène, souvent marquée par la désaffiliation sociale, la précarité et la perte de confiance envers les institutions.
“Le modèle de développement du pays est fondé sur la croissance et la compétitivité, mais est incapable de répondre aux attentes d’une génération en quête de sens, d’autonomie et de justice sociale”
Leur situation traduit un double paradoxe : celui d’une jeunesse connectée et informée, mais largement exclue des espaces de participation sociale et économique. Elle interroge également le modèle de développement du pays, fondé sur la croissance et la compétitivité, mais encore incapable de répondre aux attentes d’une génération en quête de sens, d’autonomie et de justice sociale (UNICEF, 2022).
Dans cette perspective, les NEET peuvent être appréhendés comme un “révélateur sociologique” du malaise générationnel contemporain, à la fois réservoir et miroir du mouvement GenZ marocain, porteur de nouvelles formes d’expression et de contestation.
Les facteurs contributifs : famille, éducation, santé et politiques publiques
Nombreux sont les facteurs qui contribuent au risque d’être un jeune NEET au Maroc. Ainsi les facteurs s’accumulent pour engendrer une situation favorable à la production du phénomène. Un des facteurs le plus explicatif est le niveau socio-économique des familles. Le faible niveau d’éducation des parents impacte directement l’éducation de leurs enfants dans la mesure où certains parents ne sont pas capables de guider leurs enfants (1). De plus, le manque d’autonomie et de sens des responsabilités est considéré aussi comme un facteur favorisant l’état de NEET. Les conditions familiales explicatives renvoient aussi à la tension et la violence familiale, ou aux ruptures familiales comme le divorce (2).
A côté de ce déterminant familial, le système éducatif est pointé du doigt comme facteur explicatif de la situation de ces jeunes. Les jeunes filles NEET elles-mêmes expliquent leur situation d’abandon scolaire par divers échecs du système éducatif au Maroc (3). L’éloignement géographique par rapport aux institutions scolaires, avec le manque des moyens de transport, le travail précoce des jeunes et les difficultés scolaires sont autant d’obstacles à une réussite scolaire (4). Les jeunes filles NEET rapportent des obstacles liés à la formation et au marché du travail. Les jeunes ne trouvent pas d’emploi ou ne restent pas dans un emploi pour plusieurs raisons. Tantôt c’est le manque de compétences professionnelles et de compétences interpersonnelles et le manque d’expérience, tantôt c’est la réticence à accepter n’importe quel emploi dans n’importe quelles conditions (5).
Ce sont les politiques publiques en matière d’éducation, de formation et d’emploi qui ne répondent pas de manière adéquate aux besoins spécifiques de cette catégorie de jeunes. L’inadéquation entre les compétences acquises dans le système éducatif et les exigences du marché du travail, le manque de programmes de formation professionnelle adaptés aux réalités économiques locales, ainsi que l’insuffisance des dispositifs d’accompagnement vers l’emploi, contribuent à perpétuer la situation des NEET.
Par ailleurs, l’état de santé des jeunes joue un rôle significatif dans la genèse de ce phénomène : les problèmes de santé, qu’ils soient chroniques ou liés à un handicap, constituent des facteurs majeurs de décrochage scolaire précoce et d’intégration limitée dans la sphère productive.
Dans ce contexte, la Gen Z marocaine exprime des revendications claires en faveur d’un accès équitable à une éducation de qualité, d’un système de santé publique inclusif et efficient, ainsi que d’une justice sociale réelle, fondée sur la réduction des inégalités et la reconnaissance des droits sociaux et économiques. Ces aspirations traduisent une quête de dignité et d’égalité d’opportunités face à un modèle de développement perçu comme inadapté aux réalités et aux attentes de la jeunesse contemporaine. (6)
NEET et ruptures dans le parcours de vie
La première rupture, qui touche principalement les plus jeunes de la catégorie NEET, se produit pendant la phase de scolarisation. Elle se manifeste essentiellement par le phénomène du décrochage scolaire, particulièrement prononcé au niveau du collège (7). Cette rupture précoce avec le système éducatif compromet sérieusement les perspectives d’avenir de ces jeunes. Des facteurs sociétaux et culturels jouent un rôle crucial dans ce processus de décrochage. Cette première rupture met en évidence l’importance cruciale d’une intervention précoce et ciblée pour prévenir le décrochage scolaire. Elle appelle à une refonte des politiques éducatives pour mieux prendre en compte les réalités socio-économiques et les besoins spécifiques des jeunes vulnérables (8).
La deuxième grande rupture dans le parcours des jeunes NEET se produit lors de la transition entre le système éducatif et le marché du travail. Sur le plan individuel, les jeunes peuvent se sentir mal préparés aux exigences du monde professionnel, manquant de confiance en leurs compétences ou éprouvant des difficultés à définir leur projet professionnel. L’environnement socio-économique joue également un rôle déterminant dans cette transition. Les jeunes sont souvent confrontés à un marché du travail compétitif et en constante évolution, où les opportunités d’emploi ne correspondent pas toujours à leurs attentes ou à leur formation. Le décalage entre les compétences acquises dans le système éducatif et celles requises par les employeurs peut créer un sentiment de frustration et d’inadéquation.
La troisième rupture majeure dans le parcours des jeunes NEET se produit au moment de la perte d’emploi pour ceux qui étaient déjà en poste. Cette rupture met en lumière la fragilité de l’insertion professionnelle, même après avoir intégré le marché du travail. La transition entre deux emplois peut s’avérer particulièrement difficile pour ces jeunes. Cette difficulté peut être attribuée à divers facteurs, tels que le manque d’expérience professionnelle diversifiée, l’inadéquation entre leurs compétences et les nouvelles exigences du marché du travail, ou encore les contraintes personnelles et familiales qui peuvent limiter leur mobilité professionnelle. Les causes d’une telle rupture sont multiples et souvent interconnectées. Elles peuvent inclure des facteurs économiques comme les restructurations d’entreprises ou les crises sectorielles, des facteurs personnels tels que des problèmes de santé ou des responsabilités familiales accrues, ou encore des facteurs liés au développement professionnel comme l’insatisfaction au travail ou le désir de réorientation (9).
Un nouvel espace d’expression, de résistance et d’invention
“Derrière l’inertie apparente des NEET se profile aussi l’émergence d’une Gen Z qui transforme la marginalité en espace d’expression, de résistance et d’invention”
Le phénomène des NEET au Maroc cristallise les fractures sociales, territoriales et générationnelles d’un modèle de développement en quête de renouveau. Il met à nu la fragilité des dispositifs d’insertion, l’essoufflement de l’école comme ascenseur social et la difficulté persistante à offrir des perspectives crédibles à une jeunesse en transition.
Mais derrière l’inertie apparente des NEET se profile aussi l’émergence d’une GenZ 212 qui transforme la marginalité en espace d’expression, de résistance et d’invention. Faire reculer le NEETisme, c’est donc repenser les politiques éducatives, économiques et sociales dans une logique d’inclusion intégrée. C’est surtout reconnaître que cette jeunesse, longtemps perçue comme inactive, porte en elle les germes d’un nouveau pacte social et d’une modernité marocaine plus équitable.
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Notes :
(1) Hassan Mhrazi et Khalid Louridi, « Inclusion économique et sociale des jeunes NEET marocains : Étude exploratoire », Actes de la deuxième conférence internationale sur la Francophonie économique, 2020, p. 244-260
(2) UNICEF et ONDH, « Étude qualitative sur les jeunes NEET au Maroc », 2020, p82
(3) Hassan Mhrazi et Khalid Louridi, Opcit.
(4) UNICEF et ONDH, Opcit. P93
(5) Ibid. 19
(6) Ibid, p76
(7) Conseil économique, social et environnemental (CESE), « Les jeunes NEET : Quelles perspectives d’inclusion
socio-économique ? », Avis du CESE, Auto-saisine n° 73/2023.
(8) Ibid, page 17
(9) Ibid, page 18
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Bouchaib Majdoul est sociologue, chef du département « Culture et société », enseignant chercheur à la FLSH, Ait Melloul à l’Université Ibn Zohr d’Agadir.
