Les générations antérieures à la Gen Z se souviennent certainement de cette fameuse boîte d’allumettes en papier, ornée du dessin d’un lion majestueux en jaune et rouge. Il fallait en allumer sept ou huit pour espérer en trouver une seule qui fonctionne correctement. La bande abrasive s’abîmait vite, et le contact de l’eau rendait la boîte immédiatement bonne à jeter. Mais le plus étonnant restait cette phrase mémorable imprimée au dos : ruse marketing d’une autre époque, elle expliquait, en jouant sur la mauvaise conscience citoyenne, qu’en “consommant ce produit, vous encouragez l’économie nationale”. Pourtant, la marque au lion a disparu, et l’économie marocaine a survécu sans grande difficulté à cette perte.
On pense immédiatement à ces allumettes et à leur slogan lorsqu’on entend les appels pressants lancés aux jeunes pour qu’ils rejoignent les partis politiques afin de les transformer de l’intérieur. Les partis politiques sont, en vérité, « les allumettes du lion » de notre temps, et l’injonction à les intégrer revient à affirmer qu’en “adhérant à ces organisations, vous encouragez la politique nationale”. Ces appels se sont multipliés récemment, notamment suite aux manifestations du mouvement GenZ212, afin d’expliquer aux jeunes que le changement ne se fait qu’à travers les urnes. Pour cela, il faudrait rejoindre les structures existantes au Maroc. Ironie de l’histoire : au moment même où certains tenaient ce raisonnement, l’USFP, ancien vaisseau amiral de la gauche marocaine et vivier de jeunes talents politiques des années 1970 et 1980, reconduisait à sa tête, pour un quatrième mandat, Driss Lachgar, du haut de ses 71 ans.
“Driss Lachgar n’est pas une exception dans le paysage partisan marocain, dominé par des figures déjà aux commandes avant la naissance de la Génération Z”
Un véritable message d’espoir et de changement ! Driss Lachgar n’est pas une exception dans le paysage partisan marocain, dominé par des figures déjà aux commandes avant la naissance de la Génération Z. Ils sont l’incarnation parfaite de ce que le sociologue italien Roberto Michels décrivait, il y a plus d’un siècle, comme la “loi d’airain de l’oligarchie” : l’emprise inébranlable d’une poignée de dirigeants sur les structures des partis, et leur refus obstiné de passer le relais aux nouvelles générations de militants.
Mettez-vous, chers lecteurs, dans la tête d’un jeune Marocain, épris de valeurs citoyennes et animé par une volonté de changement. Pour quelle raison devrait-il donc intégrer un parti politique, et quel choix se présente réellement à lui ? Il y a, d’un côté, des entreprises de notables, sans colonne vertébrale morale, où la politique est réduite à une simple logique de butin. Et de l’autre côté, des structures respectables, mais sans aucun projet d’avenir ni mise à jour de leur logiciel politique. Il y a bien sûr de jeunes militants qui poursuivent des idéaux nobles et honorables au sein de ces partis, mais ils sont une frêle hirondelle qui ne fait pas le printemps dans de telles structures.
L’un des enjeux cruciaux de la prochaine séquence politique est non seulement de moraliser la vie publique marocaine, mais également de revitaliser en profondeur les partis. La loi pourrait fournir un cadre légal pour aider au renouvellement des élites, mais elle n’est pas suffisante. Une responsabilité historique revient désormais aux dirigeants politiques. Ils doivent comprendre que le Maroc a changé et qu’un pas de côté courageux est indispensable. Faute de quoi, le sort de leur parti sera irrémédiablement celui des “allumettes du lion” : la désuétude et l’inutilité.
