Ne pas faire désespérer wlad ennass ! 

Par Abdellah Tourabi

Dans l’œuvre du grand écrivain et journaliste anglais George Orwell, un terme est central à sa conception politique du monde : la “common decency”. Il s’agit de ce sens moral inné, présent chez les gens ordinaires, qui leur dicte ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui doit être fait et ce qui doit être évité. Cette décence commune, ou ordinaire, ne se rattache pas à une religion particulière ni à une doctrine morale, elle est le résultat d’un penchant quasi spontané pour la justice et la vertu. Elle se cultive, se nourrit de l’expérience du réel et de la vie, et c’est elle qui permet de refuser l’injustice, la domination ou l’humiliation. Elle inspire le dégoût chez les gens décents lorsque la morale basique est bafouée. L’auteur de 1984 et de La Ferme des animaux voit cette décence commune uniquement chez les gens ordinaires, tandis que les dominants et les possédants semblent l’avoir perdue dans leur quête de pouvoir et de prestige.

Au Maroc, un terme se rapproche, dans son sens, de la “common decency” orwellienne : celui de wlad/bnat ennass (les gens bien). Ce terme désigne ces personnes dotées d’une justesse morale et d’un instinct qui guide leur comportement individuel, leur rapport aux autres et à la société, vers le respect et la dignité. Ce sont ces gens que l’on croise tous les jours, qui font leur travail convenablement et agissent avec honnêteté dans leur cadre personnel et social. Ils ne trichent pas, et évitent de prendre part à la corruption ambiante. Ils aspirent à vivre et à élever leurs enfants d’une manière décente et honorable, sans qu’un dirham de flouss el hram (l’argent sale) ne compromette ce projet de vie.

Ils sont pourtant le produit d’une société actuelle où l’argent est devenu le critère, l’étalon-or, la mesure ultime de toute réussite et de tout accomplissement social. Mais pour les wlad/bnat ennass, la rectitude demeure la véritable boussole, et le reste doit suivre. Ils observent la marche de leur pays et l’évaluent à l’aune de cette “décence commune”. Ils se réjouissent du chemin parcouru, mais distinguent instinctivement les vraies réalisations de l’esbroufe, car ils sont suffisamment ancrés dans la vie réelle pour en juger. Ils connaissent assez bien la situation de leurs écoles, de leurs hôpitaux, de leurs services publics, pour se laisser duper par des slogans creux, drapés dans les beaux habits du nationalisme.

“Les wlad/bnat ennass sont encore silencieux mais regardent, avec dégoût, la médiocrité de leurs élites et le délitement de tout sens de l’intérêt public”

Abdellah Tourabi

Les wlad/bnat ennass sont ces observateurs mécontents, mais encore silencieux, face aux dérives de leur vie politique. Ils regardent, avec dégoût, la médiocrité de leurs élites et le délitement de tout sens de l’intérêt public. Ils sont les témoins d’un spectacle décomplexé de prédation, animé par des individus et des clans dont l’avidité ne semble avoir aucune limite. Les wlad/bnat ennass tentent de s’adapter à cette réalité et essaient de penser que le verre n’est pas complètement vide, que la partie pleine mérite encore le sacrifice. Ce sont eux, présents à tous les niveaux de la société, avec leur moralité ordinaire, qui font que le Maroc tient toujours et ne sombre pas. Les manifestations de la Gen Z ne doivent pas inquiéter pour la stabilité et l’avenir du pays : c’est plutôt le niveau de dégoût et de rejet chez les wlad/bnat ennass qui devrait alarmer. Il ne faudrait pas les faire désespérer davantage.

à lire aussi