La dernière fois que le Boualem s’est pointé en Espagne à la recherche d’un peu de détente, il a rencontré un chauffeur de taxi dont il voudrait vous conter l’histoire. Il est question d’un homme au physique sympathique, poli et souriant, qu’on appellera Yassir sans plus attendre. Au volant, en quelques minutes, il a résumé son parcours au Boualem qui a ce don, depuis toujours, d’attirer les confidences des chauffeurs de taxi. Yassir est arrivé en Espagne, sur la côte andalouse, en kayak, il y a seize ans. Sans aucune espèce de préparation, sans sac, en maillot de bain et pieds nus, s’il vous plaît. Applaudissements.
Voilà le résumé : Yassir emprunte un après-midi l’embarcation gonflable d’un pote, tranquille, et le voilà qui vogue noblement sur les flots d’une Méditerranée clémente. Au fil de sa navigation, il découvre qu’il s’éloigne à grande vitesse de sa terre natale, et il y voit un signe du destin. Il improvise sur le champ un nouveau projet de vie et débarque, quatre heures plus tard, sur une plage de la forteresse Schengen. Il marche longtemps, et arrive à Algésiras où des Marocains le dépannent, et lui prêtent un téléphone. Il commence par appeler sa maman, qui s’inquiétait un peu de son sort, puis son ami, le propriétaire du kayak, à qui il demande pardon pour lui avoir dérobé son capital. Le gars, plutôt fair-play, lui répond qu’il ne regrette pas particulièrement son kayak, mais juste de ne pas être parti avec lui.
“Notre brave contrée n’est pas particulièrement organisée pour prendre soin de son peuple, c’est tout”
Aujourd’hui, Yassir est un chauffeur de taxi espagnol, mesdames et messieurs, il a réalisé une sorte de remontada de la Reconquista, et merci. Fort de son statut, il dispose désormais d’un niveau de sécurité financière, sanitaire, éducatif, et tout ce que vous voulez, dont il n’aurait pas, hélas, pu rêver chez lui. Il est inutile, compliqué ou impossible d’expliquer pourquoi, contentons-nous alors d’énoncer ce fait, incontestable : notre brave contrée n’est pas particulièrement organisée pour prendre soin de son peuple, c’est tout.
Quand Zakaria Boualem lit les déclarations intempestives d’un leader de l’empire au sujet de l’immigration, il pense à Yassir, arrivé sur la côte andalouse en kayak, il y a seize ans, et aujourd’hui chauffeur de taxi espagnol
Et donc, à chaque fois que Zakaria Boualem lit les déclarations intempestives d’un leader de l’empire au sujet de l’immigration, il pense à Yassir. Ils aiment répéter qu’il faut fermer les frontières, par exemple. Il faut commencer par leur rappeler qu’il n’y a qu’une seule frontière, en réalité, celle qui délimite l’empire des barbares. Et cette frontière ne sera jamais fermée pour tout le monde. Il y a, pour commencer, les barbares fortunés. Par leurs investissements, ils obtiennent sans problème des “cartes de résidence”, et même ce qu’ils appellent “leur nationalité” alors que, justement, ce n’est pas la leur. Même un banal Zakaria Boualem, qu’on aura du mal à définir comme fortuné, pourrait accéder à ce genre de statut si le cœur lui en disait. Personne ne parle de fermer les frontières pour cette catégorie de barbares. Ils sont, prenez-le comme vous voulez, européens.
Il faut y ajouter Yassir, qui a bénéficié de vents favorables et d’une musculature vigoureuse, pour décrocher ce statut lui aussi. Les sportifs, donc, les motivés, les aventuriers, les courageux, peuvent passer. Ajoutez-y les diplômés : ils sont recherchés dans les hôpitaux et les entreprises de l’empire. Et même les gens beaux, qui n’ont aucun mal à trouver, parmi la cohorte des touristes, quelque amateur d’exotisme. Au total, oui, cela fait beaucoup, oui, cela représente en fait quasiment tous ceux qui le souhaitent, voilà la première conclusion du Boualem. La seconde, c’est qu’il est temps de passer à autre chose, ces frontières sont périmées, et merci.
