Quand le système découvre qu'il a des locataires

Par Réda Allali

Hélas, seule l’invasion de la rue permet de se faire entendre. Notre système millénaire ne se met au service de ses locataires que sous la contrainte.

Les événements se succèdent à grande vitesse, les amis, Zakaria Boualem est débordé. Il ne sait même plus par quel bout entamer sa chronique, fasciné qu’il est par le feu d’artifice que notre actualité propose. Il pourrait bien commencer par ce phénomène surnaturel qui a frappé la bonne ville de Casablanca, très précisément le jeudi 2 octobre en milieu d’après-midi. 

Figurez-vous qu’une masse extraordinaire de braves gens ont entendu, soudain, tous en même temps, des voix miraculeusement synchronisées. Ils ont pensé, les malheureux, qu’on les sommait de rentrer chez eux, de quitter leur lieu de travail, d’aller chercher leurs enfants de l’école, de fermer leur commerce, et de se cloîtrer chez eux. Ils se sont aussitôt exécutés, les pauvres bougres. Le Guercifi est même en mesure d’affirmer que certains bureaux de Casa Finance City, situés au 16e étage, ont été vidés à grande vitesse, comme si la Gen Z chevauchait des dragons ailés lors des protestations. Nous ne sommes bien sûr pas en mesure d’expliquer comment pareille hallucination collective a été possible, et il faut donc, avec humilité, changer de sujet devant pareil prodige. 

On pourrait aussi s’amuser de l’agitation subite qui s’est emparée de nos politiques cette semaine. Avec un zèle qu’on ne leur connaissait pas, on les a vus se précipiter sur les micros, devant les caméras, dégainer leur téléphone, c’était très beau. On dirait de mauvais élèves qui attendent la veille du bac pour se mettre à réviser. Ils découvrent l’ampleur de la tâche avec effroi. Ils nous expliquent donc qu’ils n’ont pas de baguette magique, les pauvres, qu’il faut de la patience, du temps, mais que le message est passé hamdoullah. 

C’est donc une nouvelle preuve que, hélas, seule l’invasion de la rue permet de se faire entendre. C’est peut-être triste, mais c’est incontestable : notre système millénaire, vintage, ne comprend que ce langage, et ne se met au service de ses locataires que sous la contrainte et à la seule fin de maintenir son statut. C’est, en vérité, très fatigant de constater que nous en sommes toujours là, à essayer de calmer les gens en lâchant le minimum possible : une sorte de fine tuning peaufiné avec soin depuis au moins les Almohades.

“Nous sommes très forts pour construire des murs, beaucoup moins pour les faire vivre”

Zakaria Boualem

Il faut donc s’attendre au sacrifice de quelques lampistes, puis à voir surgir de nouveaux bâtiments, pour endormir la foule. On parle bien de bâtiments, rien de plus, car – et c’est le moment d’effectuer un second rappel – nous sommes très forts pour construire des murs, beaucoup moins pour les faire vivre. Voilà pourquoi nous avons des théâtres sans pièces de théâtre, des stades sans matches de football ou sans public, des hôpitaux sans médecins et sans médicaments, des centres culturels sans culture… Et la liste est longue. Il nous semble légitime de payer pour avoir des murs, ces belles choses palpables, exhibées à l’international comme un trophée pour défendre notre précieux “capital image”, mais investir dans l’humain nous plonge dans la circonspection. 

Tout cela n’est pas nouveau, les amis, et il faut bien avouer que Zakaria Boualem a la pénible impression d’avoir déjà vu le film qui se joue sous nos yeux. Voilà pourquoi il faut terminer avec une bonne nouvelle, et c’est, comme souvent, Le Matin du Sahara qui s’en charge, avec ce titre extraordinaire qu’il faut citer avec précision : “Le Maroc fait une percée fulgurante sur le marché canadien de la myrtille”. Voilà, ils ont bien écrit “fulgurante”. Il faut s’arrêter là, on ne trouvera pas mieux.

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