La GenZ, miroir de nos défaillances 

Par Abdellah Tourabi

Depuis le samedi 27 septembre, le Maroc est secoué par une série de manifestations portées par GenZ212, un mouvement issu du monde digital et des réseaux sociaux. Les revendications sont simples et classiques : une meilleure éducation, une santé publique décente, de l’emploi et un coup de frein à la cherté de la vie. Ces jeunes, à lire leurs débats sur la plateforme Discord, font preuve d’une grande conscience politique et sociale, d’un sens aigu de la justice et d’un refus viscéral des institutions politiques traditionnelles dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas. Ils ont, hélas, d’excellentes raisons de le penser. Ce qui devait être des manifestations pacifiques a malheureusement pris une tournure violente, et des vies ont été perdues dans des actes de vandalisme. Comme tous les mouvements sociaux qui ont émaillé l’histoire moderne du royaume, des protestations de mars 1965 au Hirak du Rif, les derniers événements nous renseignent sur nous-mêmes et sur les dysfonctionnements profonds de notre pays. Le malaise de la GenZ a des causes et des racines : il n’est ni un pur produit du hasard ni le résultat d’une énième théorie du complot.

Tout d’abord, il y a les éternelles défaillances sur les questions sociales. Malgré les constats répétés, les déclarations d’intention et les ressources budgétaires mobilisées, l’éducation et la santé demeurent les symboles des inégalités qui minent notre pays. Elles incarnent la polarisation entre deux mondes : ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Au lieu d’être les piliers de la solidarité et de la cohésion nationale, l’école et l’hôpital sont devenus les arènes où se déploient la cupidité, l’exclusion et le darwinisme social.

“Au moment où notre pays traverse une crise aiguë, nous nous retrouvons face à un désert total, sans corps intermédiaires ni interlocuteurs crédibles pour répondre aux manifestants”

Abdellah Tourabi

Il y a également la dégradation progressive de notre vie politique. Le gouvernement actuel porte une lourde responsabilité dans cette situation. L’arrogance de la majorité gouvernementale, le mépris affiché envers l’opinion publique, l’absence de communication, des ministres choisis en fonction de leur allégeance au Chef de gouvernement, la primauté des intérêts privés et les soupçons de conflits d’intérêt, les scandales à répétition impliquant des parlementaires… tous ces éléments ont fini par désespérer les Marocains et par saper les fondements moraux et politiques de nos institutions. Au moment où notre pays traverse une crise aiguë, nous nous retrouvons face à un désert total, sans corps intermédiaires ni interlocuteurs crédibles pour répondre aux manifestants. L’approche sécuritaire devient la seule « solution », et le roi l’ultime et nécessaire recours.

“Nous sommes hypnotisés par un récit triomphaliste (…) L’humilité, la lucidité quant à nos forces et nos lacunes se sont évaporées pour laisser la place aux superlatifs et à la pensée magique des communicants et des technocrates. Les jeunes de la GenZ viennent nous ramener à la réalité”

Abdellah Tourabi

Mais il y a aussi notre discours sur nous-mêmes et sur notre pays. Depuis quelques années, nous sommes hypnotisés par un récit triomphaliste, déconnecté de la réalité. L’humilité, le discours de vérité, la lucidité quant à nos forces et nos lacunes se sont évaporés pour laisser la place à l’emphase, aux superlatifs et à la pensée magique des communicants et des technocrates. Les jeunes de la GenZ viennent nous ramener à la réalité et nous rappeler le sens des priorités. On peut légitimement construire et disposer d’infrastructures sportives et logistiques aux meilleurs standards, mais la même énergie et le même volontarisme doivent être déployés et démontrés clairement aux  Marocains pour les écoles et les hôpitaux. Sinon, tous les messages seront brouillés et les contradictions paraîtront criantes. Les événements de cette semaine, s’ils ne dégénèrent pas davantage, constituent une crise à ne pas gâcher pour remédier à nos dysfonctionnements.

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