Quand on demande aux principaux acteurs politiques, économiques et syndicaux de désigner le meilleur gouvernement des vingt-cinq dernières années, la réponse est généralement celui de Driss Jettou (2002-2007). Ce cabinet, qui n’était bien sûr pas exempt de défauts et de lacunes, présentait néanmoins des qualités et des caractéristiques remarquables.
Tout d’abord, il y a la personnalité de Driss Jettou. Homme d’État respecté et crédible, il avait une connaissance approfondie des arcanes des mondes politique et économique. Industriel prospère, mais loin d’être hégémonique, il avait été au cœur du réacteur économique du pays (CGEM, Siger, OCP…). Ancien ministre sous Hassan II et Mohammed VI (Commerce et Industrie, Finances, Intérieur), il jouissait de l’estime unanime de la classe politique marocaine, y compris de l’opposition.
Ensuite, ce gouvernement affichait un spectre large et étoffé de partis et de personnalités : des figures politiques d’envergure côtoyaient de jeunes pousses prometteuses. Le lecteur en jugera : El Yazghi, Oualalou, Achaari, El Gahs (USFP) ; El Fassi, Ghellab, Douiri, El Khalifa (Istiqlal) ; Mansouri, Aujjar, Talbi Alami, Mezouar (RNI), Nabil Benabdallah (PPS), sans oublier des ministres indépendants (El Himma, Fassi-Fihri, Harouchi…). Le gouvernement Jettou disposait ainsi d’une ossature politique solide, capable de défendre avec vigueur son travail et son bilan face à une opposition incarnée par un PJD en pleine ascension. Le jeu politique était crédible et les acteurs jouaient pleinement leur rôle. Driss Jettou, qui n’avait aucune appétence particulière pour les joutes oratoires, laissait son équipe croiser le fer avec l’opposition et s’adresser à l’opinion publique, préférant se consacrer à la mise en œuvre des chantiers économiques et sociaux.
C’est là le troisième niveau qui rend son gouvernement si mémorable. Bénéficiant de la confiance totale du roi et flairant l’air du temps, Driss Jettou a accompagné et conduit des chantiers structurants et des orientations dont les résultats sont palpables encore aujourd’hui. On peut citer l’extension du réseau autoroutier, la construction de Tanger Med, le développement de l’offshoring, le boom du bâtiment… Durant son mandat, le chômage baisse progressivement et la croissance du pays décolle. Il ne s’agit certes pas d’un tableau idyllique – le gouvernement Jettou n’ayant pas réussi à réformer des secteurs cruciaux (l’Éducation, par exemple) – mais il incarne l’image d’un Exécutif dynamique, crédible et doté d’une forte dimension politique.
“En miroir de notre situation actuelle, le modèle du gouvernement Jettou s’impose comme une piste de réflexion”
En miroir de notre situation actuelle, le modèle du gouvernement Jettou s’impose comme une piste de réflexion. Aziz Akhannouch aurait pu être une nouvelle incarnation de Jettou, fort de son expérience et de sa connaissance des réseaux économiques et politiques. Hélas, d’autres défauts et dysfonctionnements – sur lesquels il serait désormais inutile de s’attarder – ont fait sombrer son gouvernement.
Nous avons besoin, au-delà du résultat des prochaines élections, d’un Exécutif conduit par une personnalité expérimentée et respectée, bénéficiant de la confiance du souverain et des différents acteurs, et entouré d’une équipe gouvernementale solide, politisée et maîtrisant les dossiers techniques. Certains diront que l’on décrit ici un “mouton à cinq pattes”, mais l’urgence est réelle. Les manifestations de la Gen Z sont une sonnette d’alarme qui annonce les turbulences à venir.
