À l’approche de la Coupe du Monde organisée chez nous, une sourde angoisse s’installe. Ne vous méprenez pas, ce qui tracasse les plus fébriles d’entre nous, ce n’est pas le coût de cet événement considérable, pas du tout. Pourtant, d’après notre ministre, les investissements liés à la CAN et à la Coupe du Monde s’élèvent à 150 milliards de dirhams – dites “tbark Allah”– mais, rassurez-vous, ils n’impactent pas le budget public.
Zakaria Boualem ignore comment un tel prodige est possible : comme il est nul en économie, surtout marocaine, il va s’abstenir de commenter. Ce chiffre faramineux et le mystère de sa légèreté sur notre budget n’ont déclenché aucune espèce de débat. D’ailleurs, il est étonnant de constater que nous ne débattons plus de rien, c’est étrange : nous sommes tous d’accord sur tout. À moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de morne indifférence, entretenue par la conviction qu’il ne sert pas à grand-chose de donner son avis. C’est une hypothèse, même si elle est un peu moins noble, hélas !
“Comment peut-on accueillir la planète entière dans la dignité si on se comporte comme des coyotes dans l’espace public, c’est la question qui taraude notre internet. Pour le Boualem, la réponse est politique”
Non, ce qui inquiète les Marocains, c’est leur propre civisme, ou plutôt son absence. Comment peut-on accueillir la planète entière dans la dignité si on se comporte comme des coyotes dans l’espace public, telle est la question qui taraude notre Internet. Avant d’aller plus loin, il est important de signaler que lorsqu’on parle de civisme, c’est en général pour évoquer la propreté des rues, le mépris de la file d’attente, la passion du klaxon, ce genre de choses. Tout ce qui concerne les diableries fiscales, l’exploitation des démunis ou les conflits d’intérêts ne sont pas considérés comme faisant partie du domaine de définition de l’incivisme, allez savoir pourquoi.
Maintenant, il faut analyser le concept de cet incivisme, et le Boualem vous propose une étude de cas pour avancer, car cette page patauge un peu. Imaginez donc un véhicule lancé sur l’autoroute à pleine vitesse, juste devant vous, qui se déleste d’un déchet quelconque lancé par la fenêtre. Nous avons tous eu droit à ce genre de scène, avec un pot de yaourt qui roule, un sac plastique qui explose, ou des mégots qui s’envolent, hamdoullah les exemples ne manquent pas. La question est : pourquoi ce brave homme estime qu’il a le droit de pourrir l’espace public ? Comment se fait-il que nos maisons soient propres, même les plus démunies, alors que nos rues, non ?
Zakaria Boualem est formel, cette affaire de civisme est politique, il est temps d’offrir aux Marocains le sentiment qu’ils sont chez eux même dehors
La réponse est claire : c’est une affaire politique. La rue n’est pas à tout le monde, elle n’est à personne, la différence est considérable. Il existe des contrées où la population est convaincue que ce qui est public lui appartient, ce n’est pas le cas chez nous. Sauf, c’est important de le signaler, dans les très vieilles médinas : là, oui, les habitants considèrent que leur quartier et leurs ruelles sont sous leur responsabilité. Ailleurs, on s’en fout, et c’est bien normal puisque, durant des années, on nous a demandé de rentrer dans le souk de nos têtes et surtout d’éviter de s’occuper des affaires publiques, ce genre de passion ne menant à rien de bon.
Toute l’activité du Marocain respectable est concentrée chez lui, la rue est synonyme de saleté : c’est un territoire hostile où l’on parle le langage de la rue, où l’on croise des filles de rues, qui sont abordées sans poésie parce qu’elles n’ont rien à faire dans la rue, etc. Zakaria Boualem est formel, cette affaire de civisme est politique, il est temps d’offrir aux Marocains le sentiment qu’ils sont chez eux même dehors. Le Guercifi tenait à partager cette analyse, elle l’a épuisé. Il n’a rien à ajouter, et merci.
