Vous l’ignorez sans doute, le Boualem nourrit envers le noble art une passion discrète. Oui, la boxe, les amis, est un sport qui le fascine depuis des décennies. Il faut aussi préciser qu’il entretient quelques amitiés avec des boxeurs, c’est important pour comprendre la suite de cette chronique. Car dimanche dernier, au lieu de faire comme tout le monde, à savoir se lancer à la recherche d’un point d’eau pour encaisser l’épouvantable canicule qui nous est tombée dessus, il a fait exactement le contraire. Il est allé s’engouffré dans le point le plus chaud de la ville, un lieu oublié des courants d’air, saturé de transpiration et de testostérone, une fournaise à la limite du dangereux, une salle de sport du quartier Oulfa, à Casablanca, où se déroulaient les championnats de boxe régionaux. Venu soutenir un pote, il s’est installé au milieu du public et il a profité du spectacle, et il est remarquable.
Sur deux rings se succèdent les combats, les coups pleuvent, les décisions des juges tombent, les joies et les déceptions sont intenses, pendant qu’un peu partout autour, des boxeurs s’échauffent, s’équipent, se coachent les uns les autres. Le Boualem pourrait passer des heures à vous décrire le jargon de cette discipline, les usages de ce monde plein de secrets, mais ce n’est pas l’objet de son propos aujourd’hui. S’il a tenu à vous parler de ce dimanche gluant, c’est parce qu’il se passe ici un miracle : malgré la promiscuité, la passion, l’agressivité de la discipline, l’étuve, il n’y a pas le moindre problème dans la salle. Pas d’insultes pour les arbitres, pas d’hululement de contestation chez les perdants, pas de remarques sexistes pour les combats féminins, rien du tout. Il y a un seul policier pour toute la salle, un système d’accès aux vestiaires complètement ouvert, une foule en autogestion, et oui, répétons-le, zéro problèmes. Chaque supporter lance ses instructions à son protégé comme s’il était lui-même sur le ring pendant que, collé à lui, un autre en fait de même pour l’adversaire. Il y a des maillots du Wydad, du Raja, des garçons et des filles, tous surexcités mais pas le moindre débordement.
“La théorie du Boualem, c’est que, au quartier Oulfa, tous les spectateurs savent ce qu’est la boxe, ce sont pour la plupart des pratiquants ou d’anciens pratiquants”
Comment un tel prodige est-il possible pendant que tous nos matches de foot se transforment en pagaille générale ?
On ne parle pas ici des joutes de la Botola, puisque Zakaria Boualem peut vous garantir que la moindre rencontre de U13, jouée entre deux équipes obscures, donne lieu, à chaque action, à une bordée d’injures, de protestation, de menaces et d’invocations célestes de malédictions diverses. Joueurs, coaches, parents, et ce dans toutes les catégories sociales, sont possédés par le démon du ballon rond. Mais même au basket, on assiste à des scènes regrettables. Alors, pourquoi les boxeurs et leurs fans se tiennent bien ? Ils malmènent au passage l’idée reçue qui suppose que plus un public est populaire, plus il est indiscipliné. La théorie du Boualem, c’est que, au quartier Oulfa, tous les spectateurs savent ce qu’est la boxe, ce sont pour la plupart des pratiquants ou d’anciens pratiquants.
Ils savent que c’est un sport dur, que chacun ici mérite le respect. Ils ne se laissent pas aveugler par le résultat, car ce n’est pas le plus important ici. La gloire est très loin, incertaine, au bout du chemin, si on prend les critères du football. Ou alors elle est partout, si on se décide, comme le font les fans de boxe amateur, que chaque combattant la mérite. C’est tout pour la semaine, et merci.Pourquoi les boxeurs et leurs fans se tiennent bien ? Ils malmènent au passage l’idée reçue qui suppose que plus un public est populaire, plus il est indiscipliné.
