Israël, la novlangue d'Orwell et le Boualem

Par Réda Allali

Il y a presque un siècle, un esprit brillant du nom de George Orwell expliquait comment, en changeant le langage, on changeait la réalité. La novlangue, dans son roman dystopique 1984, c’est la torsion perverse des mot communs pour semer la confusion dans les esprits. Le Boualem a lu cet auteur dans sa jeunesse, et il a constaté une nouvelle fois l’efficacité de cette technique diabolique cette semaine.

Nous avons assisté à l’attaque d’un pays par un autre, qui a été justifiée par le besoin de se défendre. Voilà comment, soudain, l’attaque se transforme en défense. Ils ont donc envoyé des bombes sur la tête de braves gens, un beau matin, pour, disent-ils, les libérer de leur joug. La violence devient libération. Nous voyons sous nos yeux se dessiner une réalité parallèle, où ce qu’on nomme est l’exact opposé de ce qu’il signifie. Ce que nous voyons n’est pas ce que nous voyons, c’est un puissant délire qui peut mener à la folie si on n’y prend garde.

“La seule démocratie de la région ?” On parle bien d’un pays qui classe les gens selon leur religion et leur attribue des droits différents, qui a stérilisé à leur insu des femmes noires, qui a débattu sérieusement du droit de violer des prisonniers…

Réda Allali

Par exemple, Zakaria Boualem aime ironiser sur la seule démocratie de la région, puisque c’est ainsi qu’elle se présente elle-même. On parle bien d’un pays qui classe les gens selon leur religion, et leur attribue des droits différents selon leur race, qui ne leur reconnaît pas le droit de propriété, qui a stérilisé à leur insu des femmes noires, qui a débattu sérieusement du droit de violer des prisonniers, et qui enferme les enfants des années sans jugement, sans avocat.

Mais c’est quand même une démocratie, c’est ce qu’on entend tous les jours, c’est même la seule, admirez un peu l’audace de la manœuvre. Ces enfants emprisonnés sans raison, selon la novlangue, ne sont pas des otages, terme dont ils se réservent le monopole, car la novlangue permet aussi de prendre possession d’un mot et d’en revendiquer l’exclusivité. Un génocide, par exemple, c’est juste pour eux.

Pour garantir le succès de l’opération d’enfumage, il faut aussi installer des mantras, comme marteler jour et nuit la date du 7 octobre par exemple. Évidemment, pour qu’une telle diablerie fonctionne, il faut un peu préparer le terrain, s’appuyer sur la conviction profonde de l’empire d’être au-dessus des lois, et de constituer la seule humanité digne de ce nom.

Tout cela vient de très loin. Au 19e siècle, par exemple, ces démocraties, les seules du monde, donc, se sont réunies à Berlin pour fixer les règles de la colonisation et se partager le gâteau africain sans que jamais personne ne signale qu’à la base, il s’agissait d’une forfaiture. Quand il se sont pointés chez nous, ils ont traité de “fanatiques” ceux qui leur résistaient, et même de “xénophobes” ceux qui n’aimaient pas qu’on leur donne des ordres chez eux. Il y a des centaines de textes de cet acabit, fondés sur l’incapacité profonde à considérer l’autre comme autre chose qu’un simple réceptacle à sa puissance absolue.

On peut remonter encore plus loin, au 18e par exemple, du temps ou des centaines de prisonniers chrétiens croupissaient dans les geôles marocaines. Encore aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, ce fait incontestable est présenté comme un signe de barbarie absolue. Mais jamais on ne précise qu’il y avait autant de prisonniers musulmans de l’autre côté et que les galères du Roi-Soleil étaient propulsées par la force musculaire de ces malheureux.

Voilà la démonstration que rien n’a changé, malgré les siècles. C’est ainsi qu’on peut encore trouver, sur des plateaux télé français, des gens qui s’indignent des frappes iraniennes, sans même remarquer la dissymétrie de leurs émois. Oui, les amis, Zakaria Boualem est triste, car il est sensible, et sent, le bougre, que le mal est profond.

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