Je me souviens de l’unique fois où j’ai pleuré en lisant un livre. C’était il y a presque un quart de siècle, en tournant les pages de Tazmamart, Cellule 10 d’Ahmed Marzouki. L’ancien officier décrivait, avec précision et détails, le calvaire d’une cinquantaine de jeunes militaires dans le mouroir de Tazmamart, suite au coup d’État de 1972. Rien au monde n’aurait pu justifier une telle cruauté. Je me souviens nettement de mes sanglots à la lecture du martyre du sous-lieutenant Mohamed Lghalou, paralysé pendant les dix dernières années de sa détention, mort dans d’innommables souffrances. Des pages qui me hantent jusqu’à aujourd’hui.
À la fin de cette éprouvante lecture, je tenais tous les Marocains pour responsables du drame de Tazmamart, y compris mes pauvres parents ! Je me demandais alors comment Tazmamart avait été rendu possible et par quelle lâcheté morale on avait laissé des Marocains “fondre comme un morceau de sucre dans une tasse de café chaud” dans ce mouroir. Évidemment, la majorité de nos concitoyens ignoraient l’existence de Tazmamart et autres bagnes du royaume. Et depuis 2001, un grand travail de mémoire et de réconciliation a été fait pour panser les plaies du passé. Mais la honte et la douleur sont toujours là.
Aujourd’hui, un drame infiniment plus cruel se déroule sous nos yeux. Nos parents n’étaient certainement pas au courant de Tazmamart, mais nous, nous connaissons Gaza. Les images, les témoignages, les récits s’accumulent pour documenter le pire massacre collectif de notre temps. Depuis 18 mois, il ne se passe pas un seul jour sans que l’on soit abreuvé d’images d’enfants et de civils démembrés, calcinés ou exécutés de sang-froid par une armée de criminels. Les bêtes sauvages sont capables de plus de retenue dans la vengeance et leur appétit pour le sang a des limites. Le spectacle est tellement immonde et insoutenable que nous préférons souvent détourner nos regards et ne plus suivre les images provenant de Gaza.
La honte de l’impuissance, de l’indifférence, de la compassion muette, des calculs politiques et des plans tirés sur la comète nous poursuivra
Sauf qu’on ne détourne le regard que dans les moments de honte et de culpabilité. La honte de l’impuissance, de l’indifférence, de la compassion muette, des calculs politiques et des plans tirés sur la comète nous poursuivra toute notre vie. Nos enfants et des générations après nous demanderont comment “Gaza” a été rendu possible et ce qu’on a fait pour ses habitants anéantis.
On ne pourra pas arguer de l’ignorance, car nous savons. Pour la première fois de l’histoire, le monde assiste en direct et quotidiennement à l’épuration ethnique d’un peuple et à l’anéantissement physique d’un territoire, dont il ne reste plus que des montagnes de ruines et des étendues de désolation. Les images de la mère qui a perdu ses neuf enfants en une seule attaque israélienne, de la jeune fille qui tente d’échapper au cercle de flammes qui l’entoure, des pères humiliés et frappés en essayant d’obtenir un sac de farine pour nourrir leur famille affamée, et des milliers d’autres images, composeront le musée des horreurs avec lequel nous devons cohabiter le reste de notre vie. Nos consciences seront condamnées à exister, ployant sous le poids de la honte, car nous avons su et vu, mais nous n’avons rien pu faire.
“Il faut continuer de s’indigner, de manifester, d’écrire, d’exprimer son dégoût et sa colère, de demander aux responsables politiques des réactions concrètes et tangibles”
C’est pour cela que nous ne devons pas céder devant l’abattement et la résignation. Il faut continuer de s’indigner, de manifester, d’écrire, d’exprimer son dégoût et sa colère, de demander aux responsables politiques des réactions concrètes et tangibles. Au Maroc, l’arrêt de la normalisation des relations avec Israël s’impose de plus en plus. L’État marocain a toujours été solidaire du peuple palestinien et cela l’honore. Mais nous ne pouvons plus accepter d’avoir des relations avec un État génocidaire, gouverné par des fanatiques et des racistes, dont la place naturelle est devant la justice internationale. Nous connaissons depuis un moment le bon côté de l’histoire, ne tergiversons pas à nous y mettre.
