TelQuel : Pourquoi est-il essentiel de rappeler que cette guerre s’inscrit dans un cycle colonial ?

Sandrine Mansour : Parce qu’en réalité, ce qui se passe aujourd’hui à Gaza n’est que le continuum d’un projet élaboré au XIXe siècle. Si on ne pose pas ces bases, on ne peut pas comprendre les revendications palestiniennes et aussi leur volonté de se battre pour des droits qui leur sont déniés depuis cette époque, depuis la création du projet sioniste.
Les Palestiniens, au moment où le Congrès sioniste se réunit en 1897 pour élaborer son programme officiel, étaient déjà au courant. En Palestine, il y avait des journalistes et une presse extrêmement active qui traduisait beaucoup d’articles de l’étranger. Très rapidement, au début du 20e siècle, alors qu’on commençait à penser la dislocation de l’Empire ottoman et que les régions de ce Moyen-Orient imaginaient leur autodétermination et leur future indépendance, les Palestiniens sont intervenus auprès des grandes puissances pour demander des comptes. Exactement comme les Libanais, comme les Syriens.
Nous sommes vraiment dans un continuum. A l’époque, les sionistes ont présenté un projet qu’ils appliquent encore aujourd’hui. C’est un projet de colonisation de peuplement dans le cadre de la mise en place des États-nations, pour se servir à la fois de populations, de territoires et de ressources. Nous continuons d’être dans cette idéologie qui est la dernière colonisation de peuplement du monde à être élaborée. Sauf qu’aujourd’hui, elle prend une échelle planétaire en raison du soutien des plus grandes puissances à ce programme colonial, avec des moyens militaires qui n’ont jamais été égalés.
“Depuis des dizaines d’années, Israël s’attache à faire en sorte qu’on ne parle plus de lui comme d’un État colonial, alors que c’est ce qu’il est”
Agnès Levallois : Il faut rappeler ce projet colonial parce que depuis des dizaines d’années, Israël s’attache à le faire oublier, à faire en sorte qu’on n’en parle plus comme d’un État colonial. Même dans le vocabulaire : Israël parle d' »implantation » et pas de « colonies » pour qualifier des colonies de peuplement. Il est indispensable de rappeler aujourd’hui la volonté politique d’Israël, appuyée par beaucoup de pays qui le soutiennent, de faire disparaître et de nier complètement cette réalité coloniale, pour simplement parler d’un État qui avait le droit d’exister.
Je suis sûre que si on fait un sondage à travers le monde, « État colonial » n’est pas le premier terme qui viendra pour qualifier l’État d’Israël, alors que c’est ce qu’il est en réalité.
