Faire nation

Par Abdellah Tourabi

C’est une histoire qui a presque un siècle. Au début des années 1930, de jeunes Marocains, à peine sortis de l’adolescence, tentaient d’insuffler l’idée du nationalisme auprès de leurs compatriotes. L’adoption par les autorités coloniales d’un dahir, en mai 1930, donnant la possibilité aux “tribus berbères” de recourir aux coutumes locales pour trancher leurs différends au lieu d’être soumises aux tribunaux religieux, offrait aux jeunes nationalistes une opportunité inespérée de mobilisation. Pour galvaniser les Marocains contre ce dahir, les nationalistes organisaient des réunions dans les grandes villes afin d’exposer aux habitants la portée de ce texte et ses conséquences. Ils expliquaient que le dahir entendait séparer les populations arabes et berbères, qu’il menaçait l’unité du Maroc et qu’il fragilisait le lien national.

Mais ces arguments ne fonctionnaient pas. La raison était simple : la majorité des habitants s’identifiaient par rapport à leurs origines, urbaines ou tribales, et évidemment à leur appartenance religieuse, mais l’idée d’une “nation marocaine” leur était étrangère à cette époque. Cependant, quand les jeunes nationalistes se sont mis à brandir la menace du dahir sur l’islam et à expliquer comment les populations amazighes pourraient quitter le giron de leur religion, tout a changé. Des milliers de Marocains affluèrent vers les mosquées pour réciter la prière du Ya Latif, évoquée lors des catastrophes, implorant Dieu de ne pas séparer les croyants de “leurs frères berbères”. Le mouvement nationaliste est né à cette date, et on connaît la suite.

Le sentiment nationaliste n’est pas une donnée naturelle ou biologique. Il s’agit d’une construction culturelle qui se nourrit de symboles et de récits. Il est aussi le produit de la capacité des États et des élites à “raconter une histoire” censée fédérer autour d’elle la population d’un pays. Dans Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain, Abdellah Laroui explique comment ce processus s’est formé au Maroc à partir du XIXe siècle en réaction au choc de l’impérialisme européen. Actuellement, si l’identité nationale marocaine est forte et bien ancrée, elle est mouvante et entourée de défis. Et tant mieux ! L’imagination et l’innovation ne se déploient que dans les moments de tension et de défi.

Prenons l’exemple du combat contre “le Dahir berbère” : pendant longtemps, il a été célébré sans difficulté par tout le spectre politique du pays, mais, désormais, il est contesté par des acteurs culturels amazighs. Certains militants y voient un récit fantasmé, consacrant la domination des élites urbaines traditionnelles au détriment d’un long héritage amazigh, où la coutume et les traditions ont une place particulière.

“Les querelles sur les réseaux sociaux autour du patrimoine et les polémiques à propos du caftan et du zellige sont l’expression d’un nouveau rapport à l’histoire et à l’identité nationale”

Abdellah Tourabi

Le récit nationaliste, développé depuis l’indépendance, est remis en question par de nouveaux éléments, internes et externes. Ainsi, faire coïncider le début de l’État marocain avec la dynastie des Idrissides en parlant de “douze siècles d’histoire” est de plus en plus remis en cause. Ce récit passe sous silence les royaumes amazighs qui existaient sur cette terre avant l’arrivée de l’islam et enferme l’histoire du pays dans un carcan ethnique et religieux. Les récits alternatifs, faisant remonter l’État marocain à une époque antérieure à l’avènement de l’islam, s’installent dans notre imaginaire et prennent place, y compris dans le discours officiel.

La dispute autour des éléments du patrimoine culinaire et artisanal entre le Maroc et l’Algérie constitue également un défi pour le récit national du royaume. Les querelles picrocholine sur les réseaux sociaux autour du patrimoine et les polémiques à propos du caftan et du zellige sont l’expression d’un nouveau rapport à l’histoire et à l’identité nationale. Il appartient donc à l’État, mais aussi aux universitaires et aux intellectuels, dans leur diversité, de proposer aux Marocains de nouveaux récits sur leur identité et sur leur pays. Une tâche ardue, mais ô combien excitante !