Quand le web libère la parole féminine au Maroc

Applications, résidences, séries de capsules vidéos sur le web... Les Marocaines s'emparent du web et des nouveaux médias pour libérer la parole féminine. Des outils qui permettent aux femmes de dénoncer les violences qu'elles subissent au quotidien et de créer un vrai effet boule de neige.

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dessin de la l'illustratrice Zainab Fasiki

Une fille marche tranquillement dans la rue. La voyant passer, un homme assis au café se lève et l’interpelle sans gêne, d’un regard lubrique. « Psst, a zine, manchoufouch? », « Hbiba zerbana ? ».  Les spectateurs du Centre des étoiles de Sidi Moumen de Casablanca observent, mi-gênés mi-curieux, cette scène du quotidien, jouée par les comédiens du collectif « Zanka bla violence » (la rue sans violence).

Dans la deuxième partie de la pièce, les comédiens les invitent à dire ce qu’ils pensent de cette situation et à monter sur les planches pour participer au spectacle. Sur scène, les filles se lâchent. Certaines semblent même oublier qu’il s’agit d’un jeu et crachent une haine trop longtemps retenue au visage du comédien. « Les hommes n’ont pas le droit d’agir comme ça avec nous. On doit le dénoncer« , lance l’une d’entre elles, fièrement.

La parole se libère. Et pour parler de harcèlement sexuel, tous les outils sont bons. Si le collectif Zanka bla violence a choisi le théâtre expérimental, bien d’autres médias ont essaimé récemment dans le paysage marocain. Et plus particulièrement des médias numériques. Applications, résidences, séries de capsules vidéos sur le web…

Dans un contexte mondial de libération de la parole féminine enclenchée entre autres par les mouvements « Me Too » et « Balance Ton Porc », la société marocaine regorge d’idées pour faire parler ses femmes de ce harcèlement sexuel qu’elles vivent au quotidien. Petit tour d’horizon de cette nouvelle vague de jeunes Marocains et Marocaines qui se servent des nouveaux supports médiatiques pour servir la cause des femmes.

Rendre compte d’un quotidien insupportable

Dans Marrokiates, un programme de l’incubateur de talents JawjabT 100% féminin, l’écrivaine et réalisatrice Sonia Terrab pose la question suivante à des femmes de tous âges et de toutes catégories sociales confondues : « Qu’est-ce qui te définit en tant que femme ?« .

Si avant de commencer l’artiste s’attendait à un résultat plutôt « mignon« , elle a vite déchanté. « Je pensais que les filles parleraient d’amour, de leurs rêves, du couple… J’étais dans ma bulle. Mais je me suis vite rendu compte que ces jeunes femmes avaient un vrai besoin de parler et de dire les choses telles qu’elles sont« , nous raconte Sonia Terrab.

Et en effet, si on regarde les choses telles qu’elles sont il n’y a rien de mignon. Dans l’épisode 6, de la série, Ghizlane raconte qu’elle a été agressée sexuellement par un membre de sa famille. Quand elle en a parlé la première fois, on ne l’a pas crue. La deuxième fois, on l’a blâmée.

Dans l’épisode 2 (ci-dessous), Nada raconte qu’un soir lorsqu’elle sortait tranquillement de chez elle un homme ivre lui a pris le bras et lui a demandé combien elle prenait pour la nuit. Autant d’expériences qui sont, malheureusement, aujourd’hui monnaie courante pour la plupart des Marocaines.

Selon une étude du HCP publiée en 2017, en milieu urbain 40,6% de femmes ont été victimes au moins une fois d’un acte de violence sous une forme ou une autre.

Dénoncer cette violence sexuelle vécue au quotidien par les femmes dans l’espace public, c’est aussi ce qu’a voulu faire l’illustratrice Zainab Fasiki lorsqu’elle publie en aout dernier son dessin (ci-dessous) sur Facebook, au lendemain de l’agression filmée d’une jeune fille dans un bus à Casablanca.

© Zainab Fasiki

La vidéo de l’agression avait suscité l’émoi sur la toile. « Le corps de la femme au Maroc est un tabou. Plus on le cache et plus il est perçu comme un objet sexuel par les hommes. Lorsqu’ils nous voient dans la rue, ils ne voient que des corps sexualisés, pas des êtres humains« , explique la jeune artiste dont le dessin a largement été partagé sur les réseaux sociaux suite à l’agression.

Se réapproprier un espace public hostile

Lors de sa tournée à travers les différentes villes du Royaume du 27 mars au 5 avril dernier, le collectif Zanka bla violence (dont 68% des fans sur Facebook sont des femmes) s’est particulièrement intéressé à l’usage genré que font les Marocains de cet espace public.

Dans le cadre de l’initiative Zanka Lab, des groupes mixtes de 4 personnes devaient entrer dans un camion. A l’intérieur, ils devaient suivre un parcours proposant une expérience multisensorielle, via des images, des sons, des vidéos et des objets interactifs.

Soufiane Guerraoui, l’un des cofondateurs du collectif , dresse un bilan très intéressant de cette expérience: « En fait, hommes et femmes n’ont pas la même liberté de regard dans la rue. Celui de la femme est moins vicieux plutôt focalisé sur la marche et l’objectif à atteindre. L’homme lui est plus tourné sur le regard de l’autre. Il se retourne plus facilement, fait davantage de mouvements de rotation avec sa tête et sa direction qui peut changer en cours de route. Enfin, la fille file tout droit en évitant le contact avec la foule alors que le garçon, au contraire, n’hésite pas à la fendre pour se frayer un chemin« .

C’est d’ailleurs dans cette rue, qu’elle qualifie de « dégueulasse, sauvage et masculine« , que Sonia Terrab a voulu faire parler ses témoins. Le contraste entre l’environnement urbain masculin hostile et ces femmes qui exposent à la fois leur courage et leur fragilité rend ses capsules vidéos d’une minute particulièrement poignantes.

« Je suis de Meknès, et je viens d’un milieu vraiment protégé de cette violence. J’ai toujours eu un rapport très conflictuel avec Casablanca. Avant de venir habiter ici, j’avais peur, je ne me sentais pas en sécurité dans les rues, je vivais très mal cette violence de l’espace public« , raconte l’écrivaine.

Sonia Terrab explique également que le projet Marrokiates est aussi une manière de se réconcilier avec la ville tant détestée. Et peut-être aussi, d’une certaine façon, de reprendre le contrôle sur un espace public qui lui échappe.

C’est également le message que la jeune Zainab Fasiki essaye de transmettre à travers ses dessins. Le plus souvent, la jeune fille se met en scène nue, immense, toute puissante dans cet espace où elle doit au contraire se faire la plus discrète possible.

C’est sa façon poétique de donner à voir aux Marocains l’image d’une femme forte et digne: « Quand j’ai dessiné ces corps nus pour la première fois j’étais au collège. Je me suis fait insulter. Les gens disaient que c’était honteux. Moi, je ne comprenais pas. Puis arrivée au lycée, j’ai compris combien le corps de la femme était tabou. Je veux montrer que notre corps ne doit pas être caché, qu’il fait aussi partie du décor!« .

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© Zainab Fasiki

C’est dans ce même esprit que Nidal Azhary, présidente de l’association Union féministe libre (UFL), a lancé en mars dernier l’application et le site web Manchoufouch, une plateforme sur laquelle on peut reporter instantanément et en tout anonymat l’agression dont une personne est victime ou témoin. Une fois inscrit, l’internaute doit localiser l’agression, donner une description de la victime s’il est témoin et de l’agresseur et préciser la nature de l’agression.

« L’idée est de ne plus rester passif face aux harcèlements« , affirmait la chargée du projet et community manager de l’association, Fatine Rharib, au cours de la cérémonie de lancement de cette application. Une façon concrète là aussi se réapproprier la rue par le biais de la sécurité.

Si le gouvernement marocain a récemment voté une loi contre les violences faites aux femmes, dont les associations féministes sur le terrain ont d’ailleurs relevé les faiblesses, rares sont encore celles qui osent dénoncer leurs agresseurs.

L’effet boule de neige du net

Pour tous ces acteurs du changement, les nouveaux formats numériques permettent de diffuser publiquement un discours habituellement étouffé. C’est le cas de Ghizlane, l’une des Marrokiates, dont l’entourage n’avait pas été réceptif lorsqu’elle leur avait parlé de son agression sexuelle.

« Quand elle m’a contacté sur Facebook, Ghizlane ne l’évoquait pas. Puis finalement, une fois devant la caméra elle l’a dit. Je ne m’y attendais pas du tout et elle non plus« , se souvient Sonia Terrab.

Pour la réalisatrice, le web, s’il est bien utilisé, peut devenir un vrai vecteur de libération de la parole: « Pour faire parler les femmes, il faut sortir du sensationnalisme et adopter une démarche plus délicate, plus intimiste. Le web permet cela aujourd’hui. En donnant la parole aux Marocains de manière intime, on peut créer une proximité et une certaine empathie amenant les spectateurs à se reconnaître, et donc ensuite à témoigner eux aussi« .

C’est le cas de Khadija, 26 ans, qui raconte qu’elle n’aurait « jamais pensé » utiliser une application comme Manchoufouch si elle n’avait pas vu tous ces témoignages sur Internet.

« Quand j’ai reçu la vidéo de la fille de Benguerir qui se fait agresser, j’étais très choquée. Avant je l’aurais été aussi, mais là je sens qu’on a atteint un certain seuil de tolérance… Et de voir tous ces témoignages et ces vidéos me donne du courage et une réelle envie d’agir« , raconte la jeune fille.

Khadija a utilisé l’application il y a quelques jours pour signaler l’agression d’une jeune fille dans la rue. « Il ne l’a pas touchée, mais il l’a suivie et l’a insultée. On ne peut plus laisser passer ça« , lance la jeune femme.

Zainab Fasiki et Sonia Terrab confirment. Depuis qu’elles ont lancé leurs résidences respectives, les témoignages s’accumulent sur leur page Facebook et dans leur boite mail. « Beaucoup de filles m’ont contactée pour témoigner d’expériences très fortes en me disant qu’elles avaient été touchées et encouragées par mes premières vidéos« , raconte Sonia Terrab.

Un constat que partage Zainab Fasiki: « De plus en plus de jeunes filles me racontent leur histoire. Certaines se sont d’ailleurs elles aussi mises à dessiner ou à créer pour dénoncer cette situation« . On le sait bien, l’union fait la force.

Cette envie d’agir, les comédiens de Zanka Bla violence l’ont sentie sur le terrain. Pour Soufiane Guerraoui, « il y a un vrai besoin, surtout du côté des femmes, de s’exprimer librement. Et on se rend compte que femmes et hommes sont vraiment tournés vers l’action surtout les plus jeunes. Le plus souvent quand ils voient cette injustice, ils se disent: je dois réagir« .

Le comédien raconte qu’une femme est venue le voir après l’une de leurs représentations pour lui raconter qu’elle était victime de harcèlement. « Cela lui a demandé du courage. Elle a voulu qu’on s’éloigne, car elle était avec son fils puis elle m’a demandé de l’enregistrer pour que les gens sachent« , confie le comédien.

Mais Soufiane Guerraoui a été particulièrement surpris par une chose: « Un jour deux jeunes garçons de 12 et 14 ans sont venus me dire qu’ils avaient réalisé qu’ils harcelaient les filles. Ils m’ont même dit qu’ils voulaient changer de comportement!« .

Montrer une femme forte, loin des clichés

Cette libération de la parole n’a rien de misérabiliste, bien au contraire. Elle donne à voir une nouvelle génération de femmes aux multiples possibles. Faites à la fois d’une fragilité évidente et d’un courage gonflé de colère et d’espoir. Et c’est beau à voir.

C’est d’ailleurs ce courage que veut insuffler Zainab Fasiki avec ses résidences artistiques Women power collective. A raison d’une fois par mois, l’illustratrice offre une formation à une vingtaine de candidates dans divers domaines artistiques.

Dans le cadre de l’une des résidences, les participantes ont par exemple produit des films courts pour dénoncer les violences faites aux femmes (voir ci-dessous). « Les filles qui viennent ici me disent souvent qu’elles sont seules, que leur entourage ne les encourage pas à créer, voire les en empêche. La plupart des filles qui viennent ici se sentent en confiance et parlent plus facilement des discriminations qu’elles vivent librement à travers leurs créations« , raconte Zainab Fasiki.

Women Power ! C’est aussi ce que disent en creux les jeunes filles de la série Marrokiates. Dans l’épisode 7, Rihab s’attaque à visage découvert à un tabou encore peu abordé dans la société marocaine: la bisexualité. « Quand je t’ai contacté la première fois, je me suis demandée si j’étais prête à faire ça. Si j’étais prête à montrer mon visage au monde. Et dire: ‘oui voilà comment je suis’, sachant les conséquences terribles que ça peut avoir au Maroc. Mais finalement je me suis dit que quelqu’un devait le faire« , lance-t-elle, avant d’ajouter fièrement, loin de s’apitoyer sur son sort:  « J’espère que les gens dans (mon) cas seront inspirés« .

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