[Tribune] Au complexe Mohammed-V de Casablanca, une rampe vers nulle part

Je n’ai jamais été de ceux qui crient pour se faire entendre. Je laisse volontiers à d’autres le soin de mener les combats, de porter les causes, de défendre les droits. Non pas par indifférence, mais par choix. Par pudeur, peut-être. J’ai toujours préféré l’élan à la plainte, le mouvement au statut. Je suis plutôt et modestement de ceux qui transforment les épreuves en tremplins, les silences en éclats d’espoir.

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La rampe dédiée aux personnes à mobilité réduite (PMR) au complexe sportif Mohammed-V de Casablanca, le 3 mai 2025 lors du match AS FAR-Wydad. Crédit: Jad Benhamdane/DR

Depuis ma chaise roulante, j’ai appris à voir le monde à hauteur d’humanité, pas à hauteur de trottoir. J’ai écrit un roman, Ma vie en marche. J’ai gravi les échelons professionnels, convaincu que la dignité ne se mesure pas en mètres parcourus, mais en chemins rendus possibles.

Jad Benhamdane est myopathe de naissance. Diplômé en finance, il travaille chez Bank of Africa et est l’auteur du roman Ma vie en marche.Crédit: DR

Mais ce samedi 3 mai 2025, j’ai pris une gifle en pleine figure. Pas de celles qui font mal physiquement. De celles qui marquent l’âme. De celles qu’on reçoit quand, dans ton propre pays, on t’ouvre la porte avec des sourires… pour mieux te laisser sur le seuil. Cela faisait des mois que j’attendais ce moment : le retour au Complexe Mohammed-V, flambant neuf, tant attendu, tant annoncé.

Revoir mon Wydad, retrouver l’odeur du gazon, les vibrations du stade, les chants déchirés dans le vent de Casa. J’avais mon billet, comme un gosse devant sa première finale, mon accompagnateur à mes côtés, mon enthousiasme en bandoulière. Il faut dire que j’étais venu chercher un peu d’inconscience, une parenthèse d’évasion, pour m’extraire, ne serait-ce qu’un instant, du tumulte quotidien.

D’habitude, on nous faisait entrer par la porte du bas, celle des ambulances. Certes, on nous regroupait dans un coin, presque comme un troupeau qu’on parque à l’écart. La vue n’était pas fameuse — au ras du sol, au niveau des joueurs, posés à même la piste d’athlétisme. Mais au moins, c’était sécurisé. Et, à ma façon, j’apprenais à voir ce verre-là à moitié plein. Parce qu’entourés de policiers, nous étions protégés. Protégés des projectiles, des bouteilles jetées, des flammes, des fumigènes. Protégés d’un monde debout qui oublie souvent de regarder en bas.

Et là, miracle. Des pictogrammes de fauteuils roulants, visibles dès le boulevard, bien avant les portiques. Un bon nivellement du trottoir, des rampes impeccablement dessinées, une inclinaison parfaite. L’intention était là. Les policiers nous orientaient avec bienveillance, presque fierté. Tout semblait avoir changé. Le Maroc allait accueillir la CAN, et je me suis laissé porter par cette vague de progrès visible. Je me suis senti glisser sur cette rampe comme dans un rêve d’égalité. C’était beau, presque trop beau. Un frisson patriotique, un souffle de confiance. J’y ai vu un signe. Le signe discret, mais fort, que mon pays venait de faire un vrai saut.

Mais une fois en haut… le néant. Une impasse. Un cul-de-sac logistique et humain. Aucun espace réservé. Pas un mètre carré d’égalité. Juste une mer de jambes, un océan de torses dressés, de dos tournés. Tout le monde debout, tout le monde en feu. Nous, au ras du sol, absorbés par la masse, engloutis dans une scène écrite sans nous, et aveuglés à ce qu’on était venus voir. On aurait dit une mise en scène d’inclusion, mais sans script derrière. Une rampe, oui, un fléchage, oui. Mais une fois à l’intérieur, livrés à nous-mêmes.

La zone dédiée aux personnes à mobilité réduite (PMR) au complexe sportif Mohammed-V de Casablanca, le 3 mai 2025 lors du match AS FAR-Wydad.Crédit: Jad Benhamdane/DR

On a pensé à la rampe. On a oublié la destination. Pas de visibilité, pas de barrière de sécurité, pas même un agent pour veiller à nous extraire en cas de débordement. Rien. Le moindre mouvement de foule et c’est le chaos. Une pression humaine sur nos épaules, au sens propre comme au figuré. C’est comme si, à travers cette scène, on nous projetait notre handicap en pleine figure. Comme si on nous disait : “Vous n’avez pas de jambes ? Très bien. On va vous en mettre mille autour, juste pour vous rappeler à quoi vous n’avez pas droit.” On n’arrivait même plus à voir le bout de nos roues. À peine à respirer. Et pas une once d’organisation pour nous permettre de voir, de vivre, de vibrer.

C’est ça, une inclusion imprimée sur les plans, mais effacée dans la réalité. Regardez bien ces photos. Elles ne mentent pas. Voilà où mène cette fameuse rampe. Voilà ce qu’on appelle “accueil”. Une belle pente, un beau geste, et au bout, une marrée humaine debout, nous assis, invisibles.‎ Et là, je me suis figé. Pas pour moi.

Moi, j’ai rebroussé chemin. Un quart d’heure plus tard, j’étais chez moi, dans mon cocon, au chaud, devant l’écran. J’ai fermé les volets, coupé le monde, regardé le match comme si de rien n’était. Mais les images défilaient sans me quitter — pas celles du terrain, non : celles de ceux que j’avais laissés derrière. Ceux venus de loin, en bus bondés, en taxis collectifs, en covoiturage improvisé. Ceux qui avaient mis de côté chaque dirham pour quelques heures d’évasion.

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Et surtout, j’ai pensé à ceux qui viendront. Les supporters des autres nations, lors de la CAN ou de la Coupe du Monde. Ceux qui franchiront nos frontières et découvriront, dès leur arrivée, des rampes parfaitement dessinées. Mais derrière ? Quel accueil pour leurs citoyens en fauteuil ? Une promesse faite trahie en pleine lumière.

Il y a quelques jours, les réseaux s’indignaient des dégradations du stade. Des sièges arrachés, des sanitaires saccagés. Mais personne n’a filmé cette autre forme de vandalisme : celle qui piétine les corps assis. Celle qui efface les présences silencieuses. Celle qui prétend inclure, mais oublie d’ouvrir.

Qui sont les architectes de ce simulacre d’accessibilité ? Où étaient les techniciens, les chefs de projet, les bureaux d’étude ? Il y a forcément eu un comité, des réunions, des validations. Où étaient ceux qui tamponnent tout et ne répondent de rien ? Et ces responsables de fédérations, ces membres de comités d’équipes, toujours prompts à se montrer quand une sélection brille… Qui a cautionné et applaudi ces plans ? Qui a osé appeler ça un progrès ?

Je n’ai jamais voulu être une voix en colère. J’ai toujours préféré construire, avancer, croire. Mais aujourd’hui, je crie. Je crie et j’écris. Et je vous demande de crier et de partager avec moi. Pas contre notre pays, mais pour lui. Pour que ce cri monte jusqu’aux décideurs, jusqu’aux salles où se signent les plans, jusqu’aux couloirs où s’oublient ceux qu’on ne regarde pas. Pour que cette rampe, la prochaine fois, mène quelque part. Et non vers l’humiliation.

À propos de l’auteur :

Jad Benhamdane, 48 ans, est myopathe de naissance. Diplômé en finance de l’ISCAE et titulaire d’un master de l’École Hassania des Travaux Publics, il évolue depuis plus de 25 ans dans le milieu bancaire, avec une trajectoire marquée par l’intelligence économique, domaine dans lequel il a toujours exercé. Après sept années chez Attijariwafa bank, il dirige aujourd’hui l’entité analyse économique et sectorielle de Bank of Africa.

Passionné du verbe, il est également l’auteur de Ma vie en marche, un roman autobiographique publié en 2015, réédité deux fois et traduit en arabe. Dans cet ouvrage à succès, il partage avec humour et lucidité son parcours personnel et professionnel en fauteuil roulant, démontrant que l’épanouissement et la réussite sont possibles au-delà des différences.