Pourquoi l'OCP a été adoubé champion économique national

L'OCP est présenté comme le fleuron des entreprises marocaines. Le récent discours du roi le 20 août a délivré un nouveau satisfecit à Mostafa Terrab, PDG de l'Office chérifien des phosphates. Éléments d'explication.

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Usine de l'Office chérifien des phosphates.
Crédit : mhobl / Flickr

Entre les louanges au patrimoine immatériel et la dénonciation des écarts sociaux, Mohammed VI a vanté les réussites économiques du Maroc, citant, entre autres, les résultats de l’OCP, lors de son discours du 20 août. Un certificat officiel de bonne grâce, qui en dit long sur la position exemplaire de l’OCP pour le pouvoir.

Mais l’Office chérifien des phosphates revient de loin.

Alors qu’en 2006 il était endetté de 15 milliards de dirhams, ce qui représentait plus de la moitié de son chiffre d’affaires (23,6 milliards de dirhams), l’OCP a su se métamorphoser, au point de pouvoir réaliser en 2012 un chiffre d’affaires de 59,4 milliards de dirhams et de revendiquer un actif de 20,45 milliards de dirhams.

Un redressement pour le moins impressionnant de 151,7 % du chiffre d’affaires, qui suffit à dire combien l’OCP est sorti de sa période de difficulté.

Une restructuration au forceps

L’OCP était alors suspendu à des contrats de long terme aux prix fixés à l’avance, où seuls les volumes livrés déterminaient le chiffre d’affaires. Dès les premières semaines suivant sa prise de fonction, en 2006, Mostafa Terrab a donc renégocié l’intégralité des contrats de long terme de l’OCP, quitte à en résilier certains. « Jamais je n’aurais accepté de conduire le groupe phosphatier s’il m’était imposé de gérer l’Office dans la continuité », avait-il confié lors d’une interview en 2008.

Dès lors, les recettes de l’OCP sont redevenues solidaires des cours mondiaux du phosphate.

En 2008 et 2009, il en profite donc pour resserrer le robinet de la production et faire pression sur les prix, conscient que la position de l’OCP est déterminante. Car le sol du Maroc renferme en effet de 70 à 80 % des réserves mondiales de phosphates. Et si les États-Unis et la Chine produisent plus que le Maroc, notre pays est en revanche le premier exportateur mondial. De quoi orienter les prix du marché.

2008, l’année décisive

Et le moment est bien choisi. En 2008, le monde est agité par une crise agricole globale : les cours des produits agricoles explosent, nourris par la demande croissante de l’Asie et par la flambée des produits pétroliers. Les « émeutes de la faim » éclatent à Dakar, Abidjan, au Caire, en Haïti, en Indonésie, aux Philippines. À Rabat, les manifestants défilent contre la hausse du prix du pain.

L’urgence est de produire davantage pour le secteur agricole et agro-alimentaire. La demande mondiale se tourne donc naturellement vers les engrais, dont le phosphate est un composant essentiel. L’OCP est à la fête. En 2008, avec près de 60 milliards de dirhams, l’OCP double son chiffre d’affaires par rapport à 2007 (29 milliards).

En parallèle, l’Office parvient à réduire nettement le coût de production du phosphate, dès l’étape de l’extraction.

Au-delà des objectifs quantitatifs en termes de volume d’exportation, la stratégie du groupe a changé : il s’agit désormais pour l’OCP de maîtriser toute la chaîne de valeur : roches, acide phosphorique, engrais. C’est la stratégie « 3×40 », l’OCP visant à détenir 40 % de parts de marché aux trois différents stades de son produit.

Un fournisseur de devises incontournable

La restructuration du groupe était accomplie. Les exercices 2011 et 2012 ont dégagé des bénéfices record pour le groupe (en 2011, le bénéfice record de 14,6 milliards de dirhams représentait une hausse de 40% par rapport à 2010), au point que les recettes de l’OCP dépassent celles des mandats des MRE et du tourisme. L’OCP confirme sa place stratégique de premier fournisseur de devises, si précieuses au moment de payer les importations. Le groupe consolide également sa position de leader mondial sur le marché des phosphates.

C’était alors le moment pour l’Office de se lancer plus directement à l’assaut de la mondialisation, pour en faire un champion national capable de porter les couleurs du Maroc dans la compétition internationale. L’OCP traite avec des clients de nationalités des quatre coins du monde : ainsi, en 2011, l’Office signe avec l’américain Fortitech un contrat de distribution de fertilisants vers le marché américain, et un autre avec MEA au Kenya.

L’OCP se tourne sans complexe vers les bailleurs de fonds étrangers. Qu’il s’agisse des bailleurs institutionnels comme l’AFD ou la BAD en 2012 ou des marchés financiers mondiaux en 2014.

L’OCP investisseur mondial

Une série d’investissements à l’étranger couronne ce statut d’acteur économique mondialisé. L’OCP rachète des parts dans des entreprises ou des joint-venture, comme en 2010 avec la joint-venture Jacobs Engineering SA réalisée aux États-Unis avec l’américain Jacobs, en 2012 en fondant la joint-venture Black Sea Fertilizer Trading Company avec le groupe Toros Tarim en Turquie, en septembre 2013 au Brésil en rachetant les parts de son partenaire américain Bunge et en 2014 au Brésil avec Fertilizantes Heringer.

L’OCP voit grand. L’Office investit désormais des montants importants : en 2013 comme en 2014, ce sont pas moins de 20 milliards de dirhams que l’Office consacre à ses dépenses d’investissement.

Et l’Office de Mostafa Terrab investit tous azimuts : le phosphatier a annoncé en septembre 2013 la création d’un Fonds dédié à la recherche scientifique doté d’un montant de 90 millions de dirhams, et annonce également un « partenariat pour produire prochainement de l’uranium ».

2013, coup de grisou sur l’OCP

Mais le vent a tourné en 2013. Pris en étau entre la baisse des prix des engrais et celle des volumes de ventes, l’OCP a accusé une contraction de 21 % de son chiffre d’affaires par rapport à 2012. Pire : à force de grossir et de prendre des risques en investissant, son bénéfice a alors chuté de 38,5 %.

La concurrence, notamment celle du saoudien Ma’aden sur les marchés asiatiques, sape les parts de marché de l’OCP.

L’office espère désormais que les cours du phosphate, en berne depuis 2012, vont se redresser, notamment à partir de 2015. D’autant qu’avec sa frénésie d’investissements, l’OCP espère porter sa production de phosphates d’ici 2020 à 50 millions de tonnes, contre 34 millions actuellement, et multiplier par trois la production d’engrais. L’évolution des cours de ses produits est plus que jamais cruciale pour l’Office. Signe que l’OCP de 2006, entravé par des prix fixes et des coûts de production élevés, est décidément bien loin.

OCP, la main du palais

Paradoxalement, le royal compliment intervient précisément au moment où le modèle de l’OCP semble s’essouffler. Peut-être l’explication est-elle à chercher hors du champ strictement économique.

Étant une entreprise publique, l’OCP s’associe également aux missions que l’État lui assigne, par exemple au service du développement. Dans le cadre de la stratégie « Eau », l’OCP a ainsi réalisé des stations de dessalement à Jorf Lasfar et Safi, les stations d’épuration de Khourigba, Youssoufia et Ben Guérir, ainsi que des systèmes d’adduction et de distribution d’eau.

À Ben Guérir, c’est une ville nouvelle que l’OCP a bâti, autour d’un campus universitaire incluant un lycée d’excellence, une université polytechnique et une école de management industriel. Un centre de savoir en partenariat avec HEC Paris, l’École des mines de Paris, et le MIT (Massachusetts Institute of Technology)… les deux dernières institutions étant précisément celles où Mostafa Terrab a fait ses propres études. Jeune Afrique présente même le pôle universitaire comme une antenne du MIT obtenue personnellement par le PDG auprès de son ancienne école.

L’OCP s’est également vue assigner une mission de formation et d’insertion sociale depuis 2011 avec le programme Skills OCP, qui a pour but de « renforcer les capacités des associations locales, de favoriser le développement d’un tissu de TPE » ou encore de « favoriser le recrutement et l’employabilité ».

Dans les traces de la tournée africaine de M6

Alors que le roi Mohammed VI a affirmé en février 2014 la priorité stratégique qu’il accorde à l’Afrique subsaharienne pour la diplomatie et l’économie marocaine, l’OCP est précisément l’une des entreprises marocaines qui sert le plus la stratégie royale en Afrique. C’est au cours de la tournée africaine de Mohammed VI qu’a été annoncée, à Bamako, la construction de l’usine d’engrais de Jorj Lasfar, dont la production sera intégralement destinée au marché africain.

Le mois suivant, l’Office a décidé d’investir conjointement avec le gouvernement du Gabon (allié historique du Maroc en Afrique centrale) 2 milliards de dollars, dans le cadre d’un « partenariat continental » qui doit contribuer à la « révolution verte africaine ».

De sa restructuration réussie à sa mise au service des projets royaux, l’OCP a ainsi su cumuler les bons points auprès du palais.

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