Le talent était des deux côtés. Le système, d’un seul. Neuf mois séparent deux Maroc-France. En octobre, au Chili, nos U20 sortaient les Bleuets aux tirs au but avant de soulever une Coupe du Monde. Jeudi, à Boston, les Bleus — les grands — ont éteint nos Lions de l’Atlas sans trembler, dans un stade pourtant tout acquis à notre cause. Une défaite deux buts à zéro, mais surtout le sentiment de n’avoir jamais existé. Même adversaire, deux verdicts. De cette défaite, il faut retenir une seule idée : on ne bat pas un système avec une génération.
La France ne forme pas des équipes avec une vision à court terme. Elle produit des joueurs en continu. La machine a trois étages. La formation : les deux buts de jeudi portent trois signatures, sorties de deux écoles, le Stade Rennais pour Doué et Dembélé, l’INF Clairefontaine pour Mbappé. La profondeur de banc : Tchouaméni forfait, Koné verrouille le milieu sans que rien ne se dérègle. Le temps : Deschamps a survécu à un Mondial 2014 quelconque et à une finale de l’Euro perdue à domicile en 2016. Il a été ensuite champion du monde en 2018 et, quatorze ans après sa nomination, sa sélection fait partie du dernier carré pour la troisième fois consécutive. La stabilité n’est pas une récompense. C’est une politique.
“La formation des joueurs est un chantier de souveraineté. Un pays qui externalise la production de ses footballeurs ne contrôle pas son destin sportif”
Eux ont une politique. Nous, une génération. Magnifique, historique — et fragile. En 2022 comme en 2026, quelques forfaits ont suffi à déshabiller toute l’équipe. Le deuxième plus jeune quart-de-finaliste de l’histoire du Mondial est marocain : il a appris le football à Lille. Le meilleur Marocain sur la pelouse de Boston, lui, est né à Montréal et a tout appris au Wydad. Dix-neuf de nos vingt-six joueurs sont nés hors du royaume. Soyons justes : cette moisson binationale est le fruit d’un travail, d’un scouting méthodique, de batailles gagnées face aux fédérations européennes. Le Maroc a bâti une machine à capter le talent. Celle qui le produit sort un Bounou par génération.
La formation des joueurs est un chantier de souveraineté. Un pays qui externalise la production de ses footballeurs ne contrôle pas son destin sportif. Voilà le problème : le hardware existe, avec des stades que le continent nous envie, un centre national que des joueurs de Premier League comparent à St George’s Park, et une académie qui a donné Ounahi, En-Nesyri ou Aguerd. Mais une académie ne fait pas une nation formatrice. Le software, lui, manque encore. Combien de temps faudra-t-il à nos clubs pour former des talents de niveau international ?
“Garder Ouahbi n’est pas un cadeau. L’architecte du sacre U20 connaît le vivier de joueurs du Maroc mieux que quiconque. Le confirmer relève de la cohérence, non de la clémence”
L’enseignement tient en une phrase : une génération est un accident heureux, un système est une décision. Garder Ouahbi n’est pas un cadeau. L’architecte du sacre U20 connaît ce vivier mieux que quiconque. Le confirmer relève de la cohérence, non de la clémence. Le reste est affaire de calendrier. En 2030, la Coupe du Monde se jouera chez nous, et les champions du monde U20 auront 25 ans à peine — l’âge où un footballeur culmine, l’année où le pays reçoit la planète. C’est une fenêtre rare dont il faudra profiter.
