[Tribune] Souveraineté numérique : l'illusion de l'infrastructure

Par Adnane Kaab

Les milliards investis dans l’intelligence artificielle par les monarchies du Golfe devaient renforcer leur autonomie technologique. Ils révèlent au contraire de nouvelles formes de dépendance. Une leçon que le Maroc gagnerait à méditer, estime Adnane Kaab, analyste en stratégie internationale.

Un récent rapport de l’Institut international d’études stratégiques (IISS), intitulé « Gulf AI infrastructure and the limits of technological sovereignty », met en lumière un paradoxe que peu d’analystes avaient formulé aussi clairement : les investissements massifs dans les infrastructures numériques ne se traduisent pas automatiquement par un gain de souveraineté. Au contraire, ils peuvent révéler, voire amplifier, des dépendances structurelles déjà intégrées dans l’architecture technologique mondiale. Ce paradoxe dépasse largement le cas des États du Golfe. Il pose une question directement pertinente pour le débat marocain sur la souveraineté numérique.

Le paradoxe du Golfe

“Les investissements massifs dans les infrastructures numériques ne se traduisent pas automatiquement par un gain de souveraineté”

Adnane Kaab, analyste en stratégie internationale

Lorsqu’en 2024, Microsoft investit 1,5 milliard de dollars dans G42, le principal champion émirati de l’intelligence artificielle, l’opération est présentée comme une avancée majeure vers la souveraineté technologique des Émirats arabes unis. Pourtant, l’accord comporte une condition rarement mise en avant : G42 doit se désengager de plusieurs partenariats technologiques chinois, notamment avec Huawei.

Pour accéder aux puces les plus avancées, aux modèles d’IA de pointe et à l’écosystème technologique américain, l’entreprise émiratie doit accepter des contraintes définies ailleurs. Un État disposant de ressources financières considérables, d’infrastructures de premier plan et d’une ambition affichée de souveraineté numérique découvre ainsi que l’accès aux technologies qu’il souhaite maîtriser dépend encore de décisions prises en dehors de son territoire. L’affaire G42 pose alors une question simple : l’investissement technologique réduit-il vraiment la dépendance, ou peut-il parfois l’approfondir ?

Des invités regardent une maquette du plus grand centre de données des Émirats arabes unis en construction à Abou Dhabi dans le cadre de l’initiative Stargate, une coentreprise entre G42, Microsoft et OpenAI, à Abou Dhabi, le 3 novembre 2025.Crédit: DR

Le capital ne produit pas l’autonomie

Les Émirats ne constituent pas un cas isolé. En Arabie saoudite, le Fonds public d’investissement a engagé près de 40 milliards de dollars dans l’intelligence artificielle, notamment via son véhicule HUMAIN, en multipliant les partenariats avec des acteurs comme Nvidia, Google Cloud ou Qualcomm. Dans le même temps, Washington exerce depuis plusieurs années une pression continue sur Riyad concernant l’intégration de Huawei dans les infrastructures 5G de Saudi Telecom.

“Le capital souverain permet de financer des infrastructures, mais il ne garantit ni l’indépendance technologique ni le pouvoir de négociation sur les chaînes d’approvisionnement critiques”

Adnane Kaab, analyste en stratégie internationale

Les Saoudiens ont partiellement résisté à ces injonctions. Mais les autorisations américaines d’exportation de technologies avancées, notamment les puces de calcul, sont désormais accompagnées de conditions de sécurité et d’exigences de reporting. Le message implicite est clair : l’accès à la technologie est conditionné par des choix d’alignement stratégique. À ce niveau, le capital souverain permet de financer des infrastructures, mais il ne garantit ni l’indépendance technologique ni le pouvoir de négociation sur les chaînes d’approvisionnement critiques.

Trois couches de dépendance

Cette logique ne se limite pas aux arbitrages politiques visibles. Elle traverse l’ensemble de l’architecture technologique.

Première couche : le matériel. Les infrastructures d’intelligence artificielle reposent sur des puces produites par un nombre limité d’acteurs, notamment Nvidia, dont les exportations sont soumises à des licences délivrées par le département américain du Commerce. Sans autorisation, pas de matériel. Sans matériel, pas d’infrastructure.

Deuxième couche : le droit. Le CLOUD Act américain permet aux autorités des États-Unis d’accéder aux données détenues par des entreprises américaines, même si celles-ci sont stockées à l’étranger. Des centres de données situés à Abu Dhabi ou à Riyad, opérés par Microsoft ou Amazon, restent soumis à une juridiction externe. La localisation des données ne suffit pas à garantir leur souveraineté effective.

Troisième couche : la sécurité physique. Les infrastructures numériques s’inscrivent dans des environnements géopolitiques exposés. Dans le Golfe, les systèmes de défense qui protègent les infrastructures critiques dépendent en partie de partenaires extérieurs. La souveraineté technologique repose ainsi, indirectement, sur un dispositif de sécurité qui n’est pas entièrement maîtrisé localement.

L’inférence, nouvelle couche de dépendance

Une quatrième dépendance, plus discrète mais potentiellement décisive, émerge avec le développement de l’intelligence artificielle : celle de l’inférence.

“L’IA ne se contente pas de traiter de l’information. Elle enregistre, au fil des requêtes, une cartographie implicite de l’intention stratégique de ses utilisateurs”

Adnane Kaab, analyste en stratégie internationale

C’est cette couche qui devient stratégiquement sensible. Le débat sur la souveraineté numérique se concentre généralement sur les données stockées. Mais l’inférence révèle autre chose : les intentions en action. Ce que les organisations demandent aux systèmes d’IA traduit leurs anticipations, leurs scénarios de risque et leurs vulnérabilités opérationnelles.

Autrement dit, l’IA ne se contente pas de traiter de l’information. Elle enregistre, au fil des requêtes, une cartographie implicite de l’intention stratégique de ses utilisateurs.

Ce que cela signifie pour le Maroc

Ce paradoxe n’est pas seulement celui d’Abu Dhabi ou de Riyad. Il concerne directement le Maroc et sa stratégie numérique. La feuille de route « Digital Morocco 2030 » et les récentes annonces autour de la Cité de l’innovation à Benguerir (UM6P) témoignent d’une ambition réelle. Le royaume cherche à développer ses capacités de stockage et de traitement des données, tout en multipliant les partenariats technologiques internationaux. Ces initiatives sont nécessaires. Mais elles reposent sur des équipements importés, des plateformes souvent opérées par des acteurs étrangers, et des contrats dont les implications juridiques en matière de souveraineté sont rarement discutées publiquement.

« Les récentes annonces autour de la Cité de l’innovation à Benguerir (UM6P) témoignent d’une ambition réelle. Le royaume cherche à développer ses capacités de stockage et de traitement des données, tout en multipliant les partenariats technologiques internationaux. Ces initiatives sont nécessaires », déclare Adnane Kaab.Crédit: DR

Prenons un exemple concret. Si une entreprise stratégique comme l’OCP utilise des systèmes d’IA opérés depuis l’étranger pour optimiser ses flux logistiques, les requêtes d’inférence traduisent ses projections de production et ses anticipations de marché. Si des institutions publiques simulent des scénarios de congestion ou de crise via des plateformes externes, elles exposent indirectement leurs zones de fragilité opérationnelle.

Ce n’est pas une hypothèse abstraite. C’est une conséquence directe de l’intégration de systèmes d’IA étrangers dans des fonctions critiques. La loi marocaine 09-08 sur la protection des données personnelles et le travail de la CNPD sont des atouts, mais ils ne couvrent qu’une partie du problème : celle des données personnelles, pas celle des données stratégiques d’inférence.

Le débat marocain sur la souveraineté numérique

Dans ce cadre, le débat sur la souveraineté numérique au Maroc mérite d’être reposé. Les stratégies actuelles mettent l’accent sur la construction de data centers, l’hébergement local des données ou le développement de capacités en intelligence artificielle. Ces initiatives sont pertinentes, mais elles restent centrées sur la présence d’infrastructures sur le territoire.

Elles répondent cependant imparfaitement à la question centrale : celle des dépendances structurelles qu’elles incorporent. Ces dépendances concernent à la fois les fournisseurs de matériel, les opérateurs de plateformes et les cadres juridiques qui encadrent l’utilisation des données.

“Le Maroc discute souvent de souveraineté numérique comme une question d’infrastructure. L’expérience du Golfe montre qu’il s’agit peut-être avant tout d’une question de dépendance”

Adnane Kaab, analyste en stratégie internationale

La question n’est donc plus seulement celle de la souveraineté des données, mais aussi celle de la souveraineté technologique et, à terme, de la souveraineté décisionnelle.

Construire un centre de données à Casablanca ne constitue pas en soi un problème. Cela en devient un si les composants critiques sont importés, si les plateformes sont opérées par des acteurs étrangers, si les données restent soumises à des juridictions externes, et si les implications stratégiques de l’usage de ces systèmes ne sont pas pleinement prises en compte.

Le Maroc discute souvent de souveraineté numérique comme une question d’infrastructure. L’expérience du Golfe montre qu’il s’agit peut-être avant tout d’une question de dépendance.

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