La guerre ne se joue plus seulement sur le terrain. Elle se joue dans des systèmes invisibles qui structurent l’information et la décision. À mesure que les armées dépendent des réseaux, des logiciels et des données, la maîtrise du code devient un facteur déterminant de puissance, et une nouvelle ligne de fracture entre États.

Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), le Maroc apparaît aujourd’hui comme le premier importateur d’armements en Afrique. Ce chiffre mérite d’être contextualisé : il agrège des livraisons à un instant T, liées à des contrats signés plusieurs années auparavant, et reflète souvent un cycle de modernisation plus qu’une dynamique d’expansion. Il renseigne sur un volume, pas sur une intention stratégique. Mais surtout, il masque une transformation plus profonde : la dépendance croissante aux systèmes qui rendent ces équipements opérables.
Cette dépendance n’est pas théorique. Sur les champs de bataille ukrainiens, elle est devenue une réalité opérationnelle quotidienne. Une unité peut perdre sa capacité à frapper non pas faute de munitions, mais faute de connexion. Brouillage, interception, saturation. Quelques minutes suffisent à désorganiser une chaîne entière de décisions. Des drones deviennent inopérants. Des ordres n’arrivent plus. Une offensive se fige.
Les forces ukrainiennes ont dû s’adapter, liaisons filaires, fibre optique, redondances. Mais cette adaptation ne règle rien. Elle déplace le problème. Une armée moderne ne fonctionne pas sans réseaux. Et chaque réseau devient un point de vulnérabilité que l’adversaire n’a même plus besoin de détruire.
Ce basculement change tout. La supériorité ne repose plus seulement sur les armements, mais sur des systèmes invisibles — logiciels, réseaux, données — qui conditionnent la capacité même à décider, coordonner et agir dans le temps.
La décision passe désormais par le code
Pendant longtemps, décider relevait d’un commandant, d’une carte, d’un renseignement humain. L’ordre naissait d’une délibération nourrie d’expérience. Aujourd’hui, la décision traverse une chaîne invisible : capteurs, logiciels, algorithmes, réseaux. Ces systèmes déterminent ce qui est visible, ce qui est prioritaire, et ce qui est ignoré. Ils conditionnent la décision avant même qu’elle soit prise.
Depuis Carl von Clausewitz, chaque rupture technologique a cherché à réduire ce qu’il appelait la “friction de la guerre”, ces obstacles qui ralentissent et compliquent l’action. Les systèmes numériques prétendent réduire la friction. En réalité, ils la déplacent, du champ de bataille vers l’architecture même de la décision. Mais ils produisent un effet inattendu : ils transforment la vitesse en contrainte.
Comme l’avait anticipé Paul Virilio dans sa “théorie de la dromologie”, la vitesse cesse d’être un simple avantage. Elle devient une puissance en soi. Celui qui impose le rythme ne gagne pas seulement plus vite. Il impose ce qui compte, et ce qui disparaît.
“Le commandant qui valide une frappe en trente secondes ne produit plus un jugement complet. Il valide une proposition déjà structurée par le système”
Des systèmes développés par des acteurs comme les entreprises Palantir Technologies ou Anduril Industries compressent aujourd’hui le cycle décisionnel de plusieurs heures à quelques minutes, parfois quelques secondes. Le commandant qui valide une frappe en trente secondes ne produit plus un jugement complet. Il valide une proposition déjà structurée par le système.
La vitesse ne supprime pas la décision humaine. Elle la transforme en validation contrainte. La qualité de la décision dépend désormais des données utilisées, des biais intégrés et des critères définis en amont, souvent par d’autres que ceux qui prennent la décision finale.
Cette dépendance au code a une conséquence directe : les infrastructures qui portent ces systèmes deviennent aussi critiques que les armements eux-mêmes. Et donc, des cibles.
Les infrastructures, nouveau centre de gravité
Détruire un char neutralise une capacité. Perturber un réseau désorganise un système entier. En février 2022, une cyberattaque attribuée à la Russie a visé le réseau satellitaire KA-SAT, exploité par Viasat. En quelques heures, des milliers de terminaux ont été neutralisés. L’effet était invisible, mais décisif. Une partie du commandement ukrainien a été paralysée avant même le déclenchement des opérations terrestres.
Le relais a été assuré par Starlink, infrastructure privée déployée en urgence par les autorités ukrainiennes. Cette bascule a permis de rétablir les communications. Mais elle a surtout révélé une réalité structurelle : à un moment critique, la continuité des opérations dépendait d’un acteur privé étranger, capable d’imposer ses conditions d’accès, et qui l’a effectivement fait, en restreignant certaines fonctionnalités dans certaines zones, sur décision unilatérale.
“Une armée peut être suréquipée, et pourtant incapable de voir, de comprendre, ou d’agir”
Ce précédent n’est pas isolé. Cette réalité illustre une tendance de fond : les infrastructures critiques de la décision militaire migrent vers des acteurs privés dont les intérêts, les contraintes juridiques et les logiques commerciales ne coïncident pas nécessairement avec ceux des États qui en dépendent.
Le brouillage GPS suit la même logique. Des drones deviennent inutilisables sans être détruits. La perte de signal suffit à neutraliser une capacité entière. Une armée peut être suréquipée, et pourtant incapable de voir, de comprendre, ou d’agir.
Et contrairement aux armements, ces infrastructures ne sont pas sous contrôle souverain.
Une souveraineté inégale
Tous les États ne maîtrisent pas ces systèmes. Une fracture profonde apparaît entre ceux qui les contrôlent et ceux qui en dépendent.
Le conflit du Tigré, en Éthiopie, en offre une illustration militaire. Dès novembre 2020, le gouvernement fédéral a coupé l’accès aux communications dans la région. En quelques heures, les forces du Tigray People’s Liberation Front (TPLF) ont perdu l’essentiel de leur capacité de coordination. Sans réseau, une force ne disparaît pas, mais elle devient lente, fragmentée, incapable d’agir dans le tempo imposé par l’adversaire. La coupure est devenue un instrument de guerre.
Mais cette logique révèle sa limite. L’Éthiopie elle-même dépendait, pour ses systèmes de commandement, de technologies importées. La souveraineté était réelle dans l’intention. Elle restait conditionnelle dans les moyens. Au Sahel, la même ambiguïté se répète à grande échelle, mais plutôt dans un registre politique. Au Niger, après le coup d’État de juillet 2023, les autorités ont coupé internet pendant plusieurs jours pour contrôler l’information et neutraliser les réseaux d’opposition. Au Mali et au Burkina Faso, des interruptions similaires ont accompagné chaque moment de tension politique. Dans tous ces cas, les juntes exercent un acte de souveraineté apparent. Pourtant, les infrastructures, câbles sous-marins, stations terrestres, appartiennent en grande partie à des opérateurs étrangers.
Ce phénomène dépasse largement les théâtres africains. L’Iran offre un autre exemple, plus récent. Après l’offensive américano-israélienne de février 2026, Téhéran a coupé l’accès à internet sur l’ensemble du territoire comme instrument de contrôle en temps de crise. Là encore, un acte de souveraineté apparent, reposant sur des infrastructures et des technologies largement externes. En somme, les États contrôlent leur territoire. Pas toujours les systèmes qui leur permettent de le voir, de le comprendre et d’y agir. Cette asymétrie crée une vulnérabilité stratégique nouvelle, souvent invisible jusqu’au moment où elle se manifeste.
Et nous dans tout ça ?
La question se pose directement pour le Maroc. La souveraineté numérique ne disparaît pas. Elle se reconfigure, silencieusement, acquisition après acquisition. Elle ne se mesure plus à la possession d’équipements, mais à la maîtrise des systèmes qui les rendent opérables. Un drone Bayraktar, par exemple, ne fonctionne que si son segment sol, ses liaisons de données et ses protocoles restent opérables. Ce n’est pas une simple plateforme. C’est un système logiciel complexe, dépendant de mises à jour, de licences et de clés cryptographiques fournies par l’industriel.
Cette dépendance transforme une acquisition militaire en abonnement stratégique. Elle ne se limite pas à la maintenance. Elle touche aux paramètres mêmes de la décision. Critères de ciblage, seuils d’alerte, priorités opérationnelles. Une partie de ces logiques peut être définie en dehors de l’utilisateur final.
Un système peut être performant et pourtant opaque. Ses biais, ses limites, ses vulnérabilités restent invisibles jusqu’à ce qu’une crise les révèle. Et à ce moment-là, il est trop tard. Le cadre existe partiellement. La loi 10-20 relative à la Base industrielle et technologique de défense (BITD) pose des bases. Mais la question centrale reste ouverte. Maîtriser les équipements ne suffit pas. Il faut maîtriser les systèmes.
Cela suppose des capacités nationales en audit logiciel, en cybersécurité opérationnelle, et des clauses de transparence dans chaque contrat. Cela implique de négocier autrement les partenariats technologiques, avec des exigences explicites d’accès. Au Maroc, ce débat reste largement absent de l’espace public. Il est cantonné à des cercles techniques. Or la souveraineté numérique ne se décrète pas. Elle se construit, par des choix industriels, budgétaires et éducatifs qui relèvent d’un arbitrage politique clair. Ce n’est pas une question technique. C’est une question de puissance.
Une nouvelle réalité à prendre en compte
La guerre change de nature. La supériorité appartient à ceux qui maîtrisent les systèmes invisibles autant qu’à ceux qui possèdent les armements. Le chiffre du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) prend alors tout son sens. Il ne dit pas seulement que le Maroc acquiert davantage. Il pose surtout une question : ces acquisitions traduisent-elles une montée en puissance, ou une montée en dépendance ?
“Dans dix ans, la fracture ne passera plus entre ceux qui possèdent des systèmes et ceux qui n’en ont pas mais entre ceux qui savent les comprendre, les modifier, les auditer, et ceux qui se contentent de les utiliser”
Cette maîtrise ne s’achète pas. Elle se construit. Car une capacité que l’on ne comprend pas reste une capacité conditionnelle. La souveraineté ne disparaît pas. Elle se déplace vers la maîtrise du code. Elle ne se mesure plus à ce qu’un État possède, mais à ce qu’il comprend, contrôle et peut faire évoluer. Dans dix ans, la ligne de fracture ne passera plus entre ceux qui possèdent des systèmes et ceux qui n’en ont pas. Elle passera entre ceux qui savent encore les comprendre, les modifier, les auditer, et ceux qui se contentent de les utiliser. Et une question s’impose déjà. Quand la décision dépend de systèmes conçus ailleurs, qui décide vraiment… et qui exécute ?
Adnane Kaab est analyste en stratégie internationale, géopolitique et prospective. Il publie dans Border Security Report sur la sécurité et la souveraineté stratégique. Il a été officier supérieur des Forces royales air marocaines.
