Le développement industriel de Pékin hors de ses frontières inquiète Bruxelles. Et Rabat, en tant que terre d’accueil des investissements chinois, est en ligne de mire de l’Union européenne (UE). Dans les colonnes du Financial Times, média économique britannique, Maroš Šefčovič, commissaire européen au Commerce, a affirmé fin mai que les implantations chinoises au Maroc devenaient « un gros, gros problème » pour l’économie européenne.
« Les déclarations de Maroš Šefčovič dans le Financial Times reflètent tout à fait les craintes de l’industrie européenne », confirme à TelQuel Hervé Jouanjean, expert en commerce international au sein du cabinet Cassidy Levy Kent. Ces craintes avaient déjà débouché, en mars 2025, sur des actions de la part de l’UE : la Commission européenne annonçait surtaxer jusqu’à 31,45% les importations de jantes en aluminium marocaines, de la société Dika Morocco Africa, filiale de l’équipementier chinois Dicastal.
Ces droits antisubventions ont été appliqués car il était reproché à l’entreprise de bénéficier d’avantages à deux niveaux. D’une part, elle profiterait, en Chine, des mécanismes de soutien mis en place dans le cadre de la Belt and Road Initiative, tels que des prêts à conditions préférentielles, des garanties étatiques ou d’autres formes d’aides publiques. D’autre part, elle bénéficierait des incitations et subventions accordées par le Maroc dans le cadre des conventions d’investissement conclues avec les autorités marocaines, rappelle à TelQuel Omar Sayarh, managing partner du cabinet d’avocats d’affaires Dentons Morocco, actif dans les relations sino-marocaines.
Concurrence déloyale ?
À Bruxelles, la problématique de la concurrence déloyale chinoise est au cœur des discussions. « Elle sera notamment débattue lors du Conseil européen à la mi-juin », souligne Hervé Jouanjean. « La présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, proposera des solutions pour permettre des réactions plus structurées et systémiques à cette problématique chinoise qui tue des dizaines voire des centaines de milliers d’emplois dans l’UE », insiste-t-il.
Étant donné que le Maroc et l’UE sont des partenaires commerciaux clés, Hervé Jouanjean note qu’il faut rester prudent pour que « tout ceci n’ait pas d’impact sur la qualité excellente de leurs relations ». « Le Maroc gère ses affaires comme il veut. Mais les Européens ne peuvent pas accepter que l’on manipule les règles pour ensuite créer des difficultés aux entreprises européennes », souligne-t-il.
Cette préoccupation européenne intervient dans le cadre du projet de loi européen d’accélération industrielle. Proposé le 4 mars dernier par la Commission européenne, celui-ci vise à restimuler l’industrie européenne. Il propose notamment d’élargir la liste de pays considérés comme « européens » à ceux avec lesquels l’UE est liée par un accord de libre-échange, comme le Maroc. Un choix contesté par certains industriels et syndicats européens.
« Dans les milieux industriels européens, cette extension du « made in the EU » à des pays avec lesquels il y a des accords de libre-échange peut être discutée », explique Hervé Jouanjean. Il rappelle que des produits complémentaires venus de pays hors UE sont évidemment les bienvenus. Mais si d’autres produits venus de pays étrangers aux accords de libre-échange veulent profiter du statut « made in the EU », il faut respecter certains critères. Dans l’accord de libre-échange, des conditions d’origine du produit sont établies. Ces conditions étant encore plus exigeantes dans le projet de loi d’accélération industrielle, Hervé Jouanjean émet quelques doutes quant à la conformité des produits venant par exemple de ces nouveaux investissements chinois.
Une question uniquement commerciale ?
« Si le gouvernement marocain voit que la Commission européenne adopte de nombreuses mesures anti-dumping pour les exportations du Maroc vers l’UE, cela peut porter préjudice à la relation entre Rabat et Bruxelles. C’est toujours désagréable. Mais ça reste du business, ce n’est pas un instrument politique », tempère l’expert commercial. Si jamais un empilement de droits antidumping venait à provoquer des réactions au niveau politique, « les Européens ne font néanmoins qu’appliquer le droit », pointe-t-il. Il rappelle que, comme l’UE, le Maroc utilise ces instruments de défense commerciale. Il avait déjà par le passé appliqué, par exemple, des droits antidumping sur les cahiers scolaires tunisiens.
Dans tous les cas, l’UE est loin de souhaiter une friction avec le gouvernement marocain, explique l’expert. « Si les investissements chinois viennent sur des bases déloyales, les relations maroco-européennes risquent d’être déstabilisées. Et ce n’est pas du tout ce que l’UE souhaite. Elle veut des relations stables et loyales avec nos partenaires de libre-échange », continue-t-il.
D’autant que, pour le moment, les cas d’application de droits compensateurs se comptent sur les doigts d’une main, rappelle Omar Sayarh. « D’un autre côté, les investissements chinois au Maroc s’intensifient ces dernières années. On ne peut pas prédire l’avenir, mais ça peut devenir un sujet d’inquiétude », concède-t-il. Car si l’UE ne souhaite pas un durcissement des relations, le Maroc est tout de même clairement cité dans le Financial Times, ce qui pourrait irriter Rabat. « Je ne peux pas prédire la réaction du Maroc, mais je sais que cela doit nécessairement déranger, car ça remet en cause tout le travail fait par le gouvernement pour attirer les investisseurs étrangers », estime Omar Sayarh.
Des subventions nécessaires au développement
Ces dernières années, le Maroc consolide son attractivité industrielle auprès d’investisseurs étrangers, notamment avec des aides étatiques. Les mêmes qui sont visées par la Commission européenne dans le cas des jantes en aluminium. « Dans le cadre du développement industriel propre au Maroc, il y a des subventions. Dans les années 1990, il y avait une charte d’investissement, devenue désuète, mais dont a bénéficié Renault, par exemple. Récemment, la nouvelle charte prévoit des subventions qui peuvent aller jusqu’à 30% du montant de l’investissement — pour les projets non stratégiques — selon des critères précis », explique Omar Sayarh.
« Le Maroc demeure un pays en phase d’émergence. Si les effets incitatifs prévus par cette nouvelle charte de l’investissement venaient à être neutralisés, notre compétitivité et notre attractivité s’en trouveraient inévitablement affaiblies », pointe l’avocat. Une situation que l’UE pourrait pourtant comprendre. « L’Europe, en tant que partenaire stratégique du royaume, accompagne cette dynamique de développement plutôt que de la contraindre, afin de permettre au Maroc de poursuivre sa trajectoire de croissance et de modernisation », estime-t-il.
D’autant que si ces investissements chinois créent des emplois, ils favorisent également le transfert de technologies, de savoir-faire et de compétences. « Dans les conventions d’investissement que l’on négocie, il y a deux conditions principales pour bénéficier des subventions : le montant d’investissement et le nombre d’emplois permanents créés », affirme Omar Sayarh. De quoi soutenir une montée en gamme industrielle, qui permettrait de répondre concrètement aux conditions d’origine demandées dans le cadre de l’accord de libre-échange, et même dans le projet de loi d’accélération industrielle.
Si les subventions marocaines ont fait partie de l’équation dans l’octroi des droits antidumping pour les jantes en aluminium, ce sont principalement celles venues de Pékin qui ont dérangé. Mais un autre problème s’ajoute pour l’UE : le manque de transformation sur le territoire marocain, qui permettrait de garantir l’origine préférentielle du produit, rappelle Hervé Jouanjean.
Une valorisation industrielle marocaine
Afin de pouvoir exporter vers l’Europe, et échapper aux instruments de défense commerciale, une seule voie s’impose : transformer davantage sur le territoire marocain. Car il ne suffit pas d’assembler. « Il faut qu’il y ait un niveau minimal de transformation locale, de l’ordre de 45%, voire 50 % selon les cas, pour qu’ils soient considérés comme des produits marocains. Dès qu’ils deviennent des produits marocains, ils sont exportés vers l’Europe, les États-Unis, sans droits de douane dans le cadre des accords de libre-échange signés avec le Maroc », rappelle Omar Sayarh.
C’est notamment le cas du plus gros investissement chinois au Maroc : la gigafactory Gotion High Tech. « Pour le projet Gotion High-Tech, l’idée est la suivante : exporter vers ces marchés occidentaux en respectant les règles d’origine et un taux d’intégration suffisant », souligne l’avocat. Annoncé en 2023, cet investissement industriel chinois dans le secteur automobile a été suivi par de nombreuses autres entreprises chinoises, notamment dans l’industrie automobile vers la zone franche de Tanger Tech.
Le cas des batteries électriques
Mais Gotion reste un projet clé, le secteur des batteries électriques étant critique. « Pour les batteries, la question reste de savoir si elles seront marocaines ou chinoises. C’est donc au niveau de l’intégration industrielle que ça se joue », souligne Hervé Jouanjean. « Il faut une valeur ajoutée du Maroc. Et ce sera, d’abord, dans l’intérêt du Maroc », continue-t-il.
Le ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, lors d’un entretien accordé le 4 juin à nos confrères de Médias24, a défendu les investissements industriels chinois face aux critiques européennes. Il rappelle notamment que l’investissement du projet Gotion High Tech se chiffre pour le moment à 1,2 milliard de dollars, et devrait à terme atteindre 6 milliards, ce qui reste toujours plus faible que les subventions octroyées en Europe. Il pointe d’ailleurs que si le Maroc s’est lancé dans le développement d’une filière batterie, ce choix répond à une stratégie européenne visant à électrifier le parc automobile.
Le Maroc se retrouve désormais dans un jeu d’équilibriste entre deux géants. D’un côté, des investisseurs chinois qui accélèrent son industrialisation. De l’autre, un partenaire européen qui surveille mais qui gagnerait pourtant à une maturité industrielle marocaine.
