Le Boualem, le libre marché, et autres contes pour enfants sages

Par Réda Allali

Quand le Boualem était petit, on lui a expliqué les principes de base de notre économie, un peu comme une fable. Il y a un état naturel des choses, le libre marché. Dans ce beau jardin luxuriant se meuvent en harmonie vendeurs et acheteurs, conformément aux lois élémentaires de la nature censées profiter à tous. Les fournisseurs proposent leurs produits et le client choisit, libre comme l’air, voilà tout. Bien entendu, le principe de concurrence assure au client des prix raisonnables, des produits conformes, et la félicité… En résumé, voilà comment ça marche. La recherche du profit, le culte de la propriété privée et de l’intérêt individuel, l’amour de l’accumulation, sont présentés comme des prolongements évidents de la nature humaine, –surtout dans sa version civilisée– et seule une perversion dangereuse de l’esprit pourrait venir s’opposer à cet état de fait. D’ailleurs, c’est bien connu, il n’y a presque pas besoin de loi pour encadrer cette affaire, elle marche toute seule, tbark Allah, et ce depuis la nuit des temps. 

“Ce que ce capitalisme brutal produit, c’est surtout de l’inégalité, de la destruction sociale, écologique, de la frustration, de la perte de sens… Mais quand on tient ce genre de discours, on se trouve face à des gens très sensés, qui vous opposent le système soviétique comme si c’était la seule alternative”

Zakaria Boualem

Mais quand il s’est mis à réfléchir, le bougre a commencé à entrevoir l’arnaque. Contrairement à ce que raconte la fable, il a fallu au contraire tout un arsenal de lois, de contrats, de police, de justice, de tribunaux pour réglementer cette affaire, qui, du coup, apparaît un peu moins naturelle que la pluie, par exemple. Dans l’histoire, contrairement au mythe, il y a eu d’autres systèmes, d’autres modèles. Celui dans lequel nous vivons, créé au 19e siècle européen, ne s’est imposé au reste du monde que par la force des armes. Quant à cette niaiserie qui prétend que le marché profite au Boualem en tirant les prix vers le bas, pas besoin de perdre du temps à la contester. Que ce soit pour les tests PCR, le carburant ou le haouli, ce truc ne marche pas très bien, ça crève les yeux. Il serait même étonnant qu’il fonctionne : en concentrant l’argent et le pouvoir entre les mêmes mains, il faudrait être un peu idiot pour penser qu’on puisse obtenir de la justice sociale. Bref, en vieillissant, le Guercifi s’est mis à penser que les défauts de cette organisation ne sont pas des petits dysfonctionnements passagers, mais les conséquences inévitables de ce système de valeurs. Oui, ce que ce capitalisme brutal produit, c’est surtout de l’inégalité, de la destruction sociale, écologique, de la frustration, de la perte de sens et autres maux trop longs à détailler. L’appliquer à la santé, à l’éducation, ou à la culture précipite nos sociétés vers les abysses, voilà la triste réalité. 

Évidemment, quand on tient ce genre de discours, on est suspecté de gauchisme, puisque c’est devenu une tare. On se trouve face à des gens très sensés, qui vous opposent le système soviétique comme si c’était la seule alternative, ou pire, ceux qui vous expliquent qu’on ne peut pas avoir ce genre d’idées avec un iPhone à la main. Ils sont magnifiques ceux-là. Il faudrait vivre en ermite, couvert de peaux de bêtes et dans une grotte pour critiquer le système, allez savoir pourquoi. De leur côté, même s’ils se réclament de droite, on les voit rarement, au nom de la même prétendue cohérence, refuser les congés payés, par exemple, ou la sécurité sociale. Et pour clore la discussion, pour clouer le bec au Boualem, on le somme de proposer, clé en main, une alternative viable, ou de se taire. Cela revient à demander à un type qui se fait rouler dessus par un tank de construire sur le champ un abri ou de se laisser faire. D’ailleurs, c’est bien connu, le Boualem est nul en économie, il s’est un peu laissé aller à réfléchir plus haut que son cortex… Pardonnez lui, et merci.