Le Covid-19 et les crises des détroits de Bab Al Mandeb et d’Ormuz ont démontré à ceux qui l’ignoraient encore que le bon fonctionnement des chaînes logistiques et de l’économie mondiale est conditionné par la liberté de navigation.

Or, qui dit navigation dit les marins qui conduisent les navires. Si les marins ont été reconnus par les Nations Unies comme des « travailleurs clés », c’est précisément en raison du rôle qu’ils jouent dans le fonctionnement des chaînes d’approvisionnement.
La flotte de marine marchande mondiale compte environ 49 000 navires, emploie près de 1,5 million de marins et connaît un déficit d’officiers estimé à 15 000 personnes.
Le marché international du travail maritime profite essentiellement à des pays comme les Philippines, la Chine, l’Inde ou encore l’Indonésie qui ont su développer des écosystèmes de formation performants et tisser des relations avec les grands armateurs mondiaux.
“Le Maroc, qui enregistre une demande croissante d’officiers de la marine marchande, doit être attentif à la demande mondiale de ce profil, surtout qu’il a des atouts lui permettant de bénéficier de cette demande”
Le Maroc, qui enregistre une demande croissante d’officiers de la marine marchande, doit aussi être attentif à la demande mondiale de ce profil, surtout qu’il a des atouts lui permettant de bénéficier de cette demande.
Au plan international, la qualité de la formation dispensée aux officiers marocains, leur adaptabilité et leur ouverture linguistique leur ouvre les portes des plus grands armateurs. Et les conditions salariales sont particulièrement attractives : en début de carrière, un jeune lieutenant peut percevoir 4.000 dollars par mois et un capitaine jusqu’à 20.000 dollars, selon le type de navire et son pavillon.
Une qualité de formation reconnue… mais une capacité réduite
Depuis sa création en 1957, l’Institut supérieur d’études maritimes (ISEM) dispense une formation aux standards internationaux. Cependant sa capacité d’accueil restreinte freine son expansion. Chaque année, des centaines d’étudiants se présentent au concours d’admission à l’institut, mais seule une cinquantaine de candidats sont admis, souvent grâce à quelques centièmes de point seulement de plus que ceux qui n’ont pas été admis faute de place.
Cette sélection drastique ne reflète pas uniquement un haut niveau d’exigence, mais surtout un manque de places aggravé par une pénurie d’enseignants « métier » issus du corps des officiers de la marine marchande. L’institut peine en effet à recruter des officiers expérimentés faute de pouvoir leur proposer des salaires compétitifs.
Un paradoxe préoccupant
“Le Maroc se trouve face à un paradoxe préoccupant : d’un côté, un secteur maritime vital pour son économie et des débouchés garantis, y compris à l’international, et de l’autre, une offre de formation insuffisante”
Le Maroc se trouve ainsi face à un défi. Car d’un côté, il y a un secteur maritime vital pour son économie et des débouchés garantis, y compris à l’international, et de l’autre, une offre de formation insuffisante.
Au plan national, si la flotte sous pavillon marocain, de taille réduite, a des besoins limités en officiers, les ports marocains, en pleine expansion, peinent à recruter des officiers qualifiés possédant l’expérience nécessaire en mer.
Les officiers constituent un vivier de compétences pour les armateurs et également pour d’autres employeurs dont notamment les ports. En effet, leur expérience en mer à bord de différents types de navires leur permet de se reconvertir facilement à terre, dans les activités liées à la logistique, au commerce international et à l’industrie.
La formation maritime doit ainsi être perçue comme un investissement à fort rendement économique et social et un levier de développement transversal dont il ne faut pas se priver.
Ouvrir la voie à une réforme audacieuse
Dans un monde où les chaînes logistiques sont au cœur des enjeux de souveraineté, le Maroc dispose d’atouts géopolitiques majeurs et de ports d’importance mondiale. Ces infrastructures ont besoin de ressources humaines compétentes et capables de travailler dans un environnement multiculturel. Lorsqu’il s’agit de fonctions qui requièrent le passage par la case « navigant », cette exigence est encore plus nette.
“La formation maritime doit être perçue comme un investissement à fort rendement économique et social et un levier de développement transversal dont il ne faut pas se priver”
Au moment où la flotte mondiale connait une pénurie d’officiers et compte tenu des besoins pressants du secteur portuaire marocain en personnel maritime qualifié, il devient nécessaire de changer de paradigmes pour satisfaire cette demande.
Mais faut-il pour autant continuer à faire reposer l’effort de formation exclusivement sur le secteur public ?
L’expérience marocaine acquise dans d’autres activités de formation – médecine, architecture, ingénierie, aviation civile… – montre que l’ouverture au secteur privé peut constituer un levier efficace pour augmenter les capacités de formation tout en diversifiant l’offre pédagogique.
Dans le cas de la formation maritime, deux pistes méritent d’être explorées.
La première consiste à faire évoluer le statut ainsi que le modèle de contrôle et de gouvernance de l’institut public existant pour lui permettre d’accroître de manière importante sa capacité d’accueil et de recruter les enseignants « métier » nécessaires. Cette évolution consisterait à intégrer des acteurs publics et privés – armateurs, opérateurs portuaires – dans le financement et la gestion de l’institut. L’inclusion des ports se justifie par le fait qu’ils sont actuellement, au plan national, le premier employeur d’officiers de la marine marchande.
La deuxième piste consiste à encourager la création, à côté de l’institut public, d’un institut privé de formation d’officiers de la marine marchande capable d’investir dans des équipements et des simulateurs de pointe et de recruter des formateurs « métier » grâce à des rémunérations compétitives. Une telle initiative permettrait non seulement d’augmenter rapidement le nombre d’officiers formés, mais aussi d’introduire une dynamique d’innovation et de compétitivité dans le secteur.
Le Maroc pourrait ainsi consolider son rôle de hub de formation régional et son leadership continental.
