Aziz Khorsi : "La CNSS ne doit plus seulement financer la maladie, mais investir dans la santé"

Journaliste et auteur de « Caisse unique de l'AMO, trajets et trajectoires » et coauteur de « Transformation digitale des couvertures médicales », Aziz Khorsi défend l'idée que la CNSS, appelée à devenir caisse unique de l'AMO en 2027, doit dépasser sa fonction d'assureur pour devenir un acteur de l'investissement dans la santé. Une thèse qui mérite débat, à un moment où le régulateur censé arbitrer ces équilibres — la Haute autorité de la santé — n'est toujours pas opérationnel. Entretien.

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Médicament, ALD et secteur privé constituent-ils la trilogie qui conditionne la pérennité de l’AMO ?

Les affections de longue durée (ALD) pèsent lourdement sur les dépenses de l’AMO, atteignant 13,9 MMDH en 2024. Cette évolution reste cohérente avec les transitions démographiques et épidémiologiques que connaît notre pays. Toutefois, ces ALD ne sont pas encore suffisamment encadrées par des protocoles thérapeutiques standardisés, élaborés par les sociétés savantes et évalués selon une approche médico-économique rigoureuse.

Dans sa configuration actuelle, l’AMO contribue à la dynamique inflationniste des dépenses en tolérant un certain nomadisme médical, en laissant persister une prescription médicamenteuse peu encadrée et n’ayant pas encore généralisé la prise en charge par épisode de soins. La loi 54.23, qui rend désormais finançables les actes de prévention, ouvre une opportunité majeure qui doit être pleinement mobilisé pour promouvoir la healthtech orientée prévention, la télémédecine et des structures mutualistes solidaires, notamment au profit des personnes âgées.

Pour le secteur privé, nous devons faire des choix stratégiques. Faut-il continuer à financer, sans régulation stricte, des technologies, des thérapies et des médicaments à très forte intensité capitalistique ? Peut-on maintenir une concurrence asymétrique au détriment de l’hôpital public, notamment en matière de tarification et d’attractivité des ressources humaines ? Ces choix supposent une rupture avec les logiques actuelles oscillant entre prédation économique et bradage tarifaire.

Quel est l’impact du médicament qui représente 34 % des dépenses ?

Le médicament constitue un levier critique de régulation. À l’heure de la feuille de soins électronique, l’absence de généralisation du code Datamatrix constitue un risque structurel. Ce standard permet d’attribuer un identifiant unique à chaque boîte, d’assurer la traçabilité complète du médicament et de désactiver le code lors de la dispensation. Cela permet de neutraliser les tentatives de réinjection frauduleuse dans le circuit AMO. La CNSS pourrait utilement soutenir ce type d’innovation, directement alignée avec ses enjeux opérationnels.

Ces enjeux peuvent-ils impacter les régimes AMO gérés par la CNSS, en l’absence d’une HAS et avec le déploiement lent des GST ?

Aujourd’hui, la CNSS rythme de facto l’écosystème de l’AMO, redéfinit les relations avec les acteurs de soins, accompagne le déploiement du dossier médical partagé (DMP et pilote la digitalisation des interactions avec les professionnels de santé). Elle assume ce choix stratégique, malgré ses risques d’exposition. A mon sens, la CNSS est appelée à évoluer au-delà de son rôle traditionnel. Elle ne doit plus seulement financer la maladie, mais investir dans la santé.