[Tribune] L’Afrique ne doit pas digitaliser la médecine d’hier !

À l’heure de GITEX Health Africa, Dr Othmane Boumaalif, directeur général de Synapticare, invite le Maroc et l’Afrique à ne pas simplement connecter des systèmes de santé fragmentés, mais à construire une médecine plus distribuée, prédictive, personnalisée et équitable.

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Othmane Boumaalif. Crédit: DR

[Contenu Telquel Impact Spécial Gitex]

Par Othmane Boumaalif

GITEX Health Africa intervient à un moment charnière pour les systèmes de santé africains. Au Maroc, la crise Covid a agi comme un révélateur. Elle a mis en lumière des forces incontestables, mais aussi des fragilités structurelles : fragmentation — voire absence — du parcours de soins, pression croissante sur les structures hospitalières, progression des maladies chroniques, accès inégal à l’expertise, et besoin urgent de mieux structurer la donnée de santé.

Depuis, une transformation profonde est engagée. Généralisation de l’AMO, réforme du système, émergence d’une nouvelle gouvernance sanitaire, volonté affirmée de souveraineté. Les signaux sont encourageants. Mais toute transformation comporte ses angles morts.

L’un des risques aujourd’hui est de confondre modernisation et sophistication technologique. Digitaliser un système ne le rend pas automatiquement plus intelligent. Et connecter des structures fragmentées ne crée pas, à lui seul, un parcours de soins cohérent.

Un autre glissement, plus silencieux, mérite d’être interrogé. Depuis quelques années, la santé semble avoir pris goût au vocabulaire feutré de la finance : KPIs, EBITDA, ROI, forecast. Rien d’illégitime. Un système de santé doit être économiquement robuste. Mais lorsque les logiques de valorisation et de rendement à court terme deviennent dominantes — souvent sous l’impulsion de fonds d’investissement désormais au cœur de nombreuses transformations — le risque est réel de privilégier ce qui impressionne… plutôt que ce qui structure.

Le danger est alors celui d’une tertiarisation excessive : concentrer technologie, expertise, donnée et investissements autour de structures toujours plus sophistiquées, tout en fragilisant silencieusement ce qui constitue pourtant la colonne vertébrale d’un système résilient : la médecine de première ligne.

C’est au niveau du médecin généraliste et du pharmacien d’officine que se jouent les diagnostics précoces, la prévention, la continuité des soins, l’adhésion thérapeutique et la détection des signaux faibles.

Sans une première ligne forte, digitaliser l’aval risque simplement d’augmenter la pression sur des structures déjà sous tension.

La vraie opportunité pour le Maroc — et plus largement pour l’Afrique — n’est peut-être pas de reproduire des modèles conçus dans des systèmes complexes, coûteux et parfois difficilement adaptables.Elle est peut-être de construire directement une médecine plus distribuée, plus prédictive, plus personnalisée et plus équitable.

Une médecine capable de croiser données cliniques, biomarqueurs, intelligence artificielle, données de vie réelle, microbiote et demain génomique, non pas pour remplacer le clinicien, mais pour renforcer sa capacité de décision et son indépendance là où elle crée le plus de valeur : sur le terrain.

L’Afrique n’a peut-être pas à rattraper un modèle existant. Elle a peut-être, pour la première fois, l’opportunité de construire le sien.