La nouvelle famille marocaine

Par Abdellah Tourabi

Les révolutions les plus puissantes et telluriques sont celles qui sont silencieuses, souterraines et constantes. Elles travaillent les sociétés en profondeur, transforment leurs structures sociales et politiques, modifient les rapports au pouvoir, changent les mentalités et les représentations — et c’est à peine si on arrive à les ressentir. C’est le cas de l’évolution du modèle familial au Maroc. Les chiffres présentés récemment par le Haut-commissariat au Plan (HCP), issus de la dernière enquête nationale sur la famille, sont pleins d’enseignements et auraient dû susciter un débat politique et sociétal au Maroc. 

“Les Marocains se marient tard, font de moins en moins d’enfants et les liens de solidarité familiale se relâchent avec le temps”

Abdellah Tourabi

Notre modèle familial, du moins au niveau de sa structure, ressemble de plus en plus au modèle occidental. Les Marocains se marient tard, font de moins en moins d’enfants et les liens de solidarité familiale se relâchent avec le temps. Le groupe « WhatsApp famille » remplace le couscous du week-end, et les grandes rencontres où se croisent oncles, tantes, cousins et neveux, sous le regard bienveillant et autoritaire d’un patriarche, sont des survivances du passé. Le modèle familial qui se dégage de cette enquête est celui de la famille nucléaire, composée d’un père, d’une mère et de deux enfants au maximum, recentrée sur elle-même. La famille élargie, où se côtoient plusieurs générations — modèle historique de la famille marocaine pendant des siècles —, ne représente plus que 20% des ménages. Le phénomène du « nid vide » — ces couples vivant sans enfants, que l’on regardait avec étonnement dans les films européens — est désormais une réalité concrète. Une famille sur dix au Maroc correspond à ce modèle, non seulement parce que la société vieillit, mais aussi par choix individuels assumés. 

Il serait instructif de revoir aujourd’hui À la recherche du mari de ma femme, film sorti en 1993, qui mettait en scène un mari polygame vivant sous le même toit avec plusieurs épouses : ce modèle a quasiment disparu au Maroc en 2026 — il représente désormais moins de 0,1% des ménages. Le mariage n’attire plus les jeunes : le célibat s’allonge et l’âge moyen au mariage ne cesse d’augmenter — 27 ans pour les femmes, 33 ans pour les hommes. Ce recul s’explique par des raisons économiques, mais aussi par les transformations culturelles profondes de la société marocaine. Des changements qui devraient nous pousser à réviser nos lois, dans ce qu’elles ont de répressif, et qui ne correspondent plus à cette réalité nouvelle. 

Les données de cette enquête du HCP sont un miroir de l’état actuel de notre société. Sous d’autres cieux, les responsables politiques s’en seraient emparés pour proposer de nouvelles politiques publiques, voire pour fonder de véritables orientations idéologiques. Ironie de l’histoire : la même semaine où ces chiffres étaient présentés au Maroc, Viktor Orbán quittait le pouvoir en Hongrie après seize ans de règne sans partage. Quel est le lien ? Le désormais ancien Premier ministre s’est érigé en protecteur conservateur de la famille hongroise, avec des mesures spectaculaires d’encouragement au mariage et à la natalité, ce qui explique en partie sa longévité politique. La famille est aussi un sujet politique.