[Tribune] À l'heure du pays, mais pas à l'heure de soi

Par Dr Hachem Tyal

Huit ans de GMT+1, 250 000 pétitionnaires, des débats parlementaires : le Maroc n'en a pas fini avec sa guerre de l'heure. Mais derrière la querelle du fuseau horaire, que lit-on vraiment ? Hachem Tyal, psychiatre, décrypte une fatigue qui dépasse largement les horloges.

Ce n’est pas l’heure

Dr Hachem Tyal est psychiatre et psychanalyste à Clinique psychiatrique à Casablanca.Crédit: DR

Huit ans. Cela fait huit ans que le Maroc vit sous le GMT+1 permanent, avec une parenthèse de retour au GMT pendant le Ramadan. Huit ans de réveils dans le noir, d’enfants conduits à l’école avant que le soleil se lève. Et chaque année, au retour à l’heure d’été, la même colère reprend, la même impasse aussi.

Cette année, quelque chose a bougé. La pétition pour le retour à l’heure naturelle a dépassé 250 000 signatures. Des interpellations parlementaires ont suivi. L’étude Ach-Gal montre que le débat a glissé : il n’est plus technique, il est devenu, selon leurs propres termes, politique, culturel et presque existentiel.

Ce glissement, je le reconnais. En psychiatrie, on apprend très tôt à ne pas prendre la plainte au premier degré. Le patient qui dit “je n’arrive plus à dormir” dit souvent autre chose. Il y a toujours, derrière la formulation manifeste, un contenu latent qui attend d’être entendu.

“Ce n’est pas l’heure qui fatigue. C’est le décalage permanent entre ce que le corps attend et ce que la société impose, sans vraiment en donner les raisons, sans jamais expliquer pourquoi.”

Hachem Tyal, psychiatre

Ce que ces milliers de voix expriment, ce n’est pas une affaire d’horloge. C’est une fatigue accumulée, entretenue et aggravée par une incompréhension qui cherchait, enfin, un endroit où se dire.

Ce mécanisme est bien connu en clinique. Dans les crises conjugales, ce n’est jamais vraiment le tube de dentifrice qui provoque la rupture. C’est ce qu’il symbolise : des années de non-dits, de besoins non entendus, d’attentes déçues.

Le GMT+1 joue ce rôle aujourd’hui : il est le symptôme. Et comme tout symptôme, il désigne autre chose que lui-même.

Ce n’est pas l’heure qui fatigue. C’est le décalage permanent entre ce que le corps attend et ce que la société impose, sans vraiment en donner les raisons, sans jamais expliquer pourquoi.

 Ce que le corps paie

Le corps, lui, ne négocie pas. Il est régi par une horloge biologique, en dialogue constant avec les rythmes de vie : lumière du matin, heures de repas, organisation familiale, rythme scolaire des enfants.

Tout cela forme un système. Quand on en décale un élément, c’est l’ensemble qui se dérègle. Et lorsque ce décalage devient permanent, le corps fait l’effort de s’ajuster, mais au prix d’un coût réel : sommeil altéré, réveils plus difficiles, irritabilité, concentration fragilisée.

“Le corps ne se rebelle pas, il s’use ; et cette usure finit toujours par se présenter en consultation, sous un autre nom.”

Hachem Tyal, psychiatre

Ce ne sont pas des abstractions. Ce sont des tableaux cliniques que je vois quotidiennement en consultation, superposables à ceux observés dans les états de stress chronique, professionnel ou familial.

L’étude Ach-Gal le documente concrètement : le GMT+1 contraint des millions de personnes à se coucher alors qu’il fait encore jour et à se lever dans l’obscurité. À Casablanca, Agadir ou El Jadida, le décalage avec le fuseau solaire réel est particulièrement marqué.

Ce n’est pas une abstraction. C’est un enfant qui part à l’école dans le noir. C’est une journée qui commence déjà sous tension. Le corps ne se rebelle pas, il s’use ; et cette usure finit toujours par se présenter en consultation, sous un autre nom.

Une fatigue qui ne dort pas

Mais le manque de sommeil n’explique pas tout. Ce que je vois en consultation, c’est quelque chose de plus diffus : une anxiété sans objet précis, une irritabilité surprenante, une absence d’envie — pas encore une dépression, mais qui en constitue l’antichambre. On appelle parfois cela la fatigue adaptative : des individus sommés trop longtemps de s’adapter à un stress invisible, sans en comprendre le sens.

“Derrière la capacité des femmes à tout tenir, il y a souvent une fatigue ancienne, silencieuse. Une fatigue qui, un jour, s’exprime sous des formes inattendues”

Hachem Tyal, psychiatre

La résilience n’est pas inépuisable. Elle a besoin de continuité, de sécurité, de compréhension, d’un cadre fiable. Quand cet appui manque, elle se fissure.

Les femmes en portent une part disproportionnée. Non pas parce qu’elles seraient plus fragiles, mais parce qu’elles absorbent davantage : la charge domestique, la charge professionnelle, la charge affective familiale.

Quand une heure disparaît le matin, ce n’est pas une abstraction. C’est un déjeuner raté, des enfants bousculés, une arrivée au travail déjà épuisée. Et cette fatigue reste invisible, jusqu’au moment où elle ne peut plus l’être.

Derrière la capacité des femmes à tout tenir, il y a souvent une fatigue ancienne, silencieuse. Une fatigue qui, un jour, s’exprime sous des formes inattendues.

La vraie fracture

L’étude Ach-Gal met en évidence deux thèmes majeurs : la défiance institutionnelle et le sentiment d’impuissance. Il y a quelque chose qui s’est abîmé dans le rapport entre les citoyens et les institutions. Pas à cause du GMT+1 — mais le GMT+1 en est devenu le symbole.

Une décision imposée, peu expliquée, jamais réellement réexaminée, répétée année après année malgré les signaux. Et pourtant, il ne faudrait pas grand-chose : nommer, reconnaître, expliquer.

En psychiatrie, l’alliance thérapeutique ne se décrète pas. Un patient qui ne se sent pas entendu ne suit pas son traitement, même s’il pourrait l’aider. Il ne refuse pas le soin. Il refuse la relation.

Cette logique dépasse le cabinet médical. Elle concerne toute décision collective qui demande l’adhésion. La confiance est une ressource fragile. Et lorsqu’elle s’épuise, même les bonnes décisions deviennent suspectes.

On ne soigne pas la défiance avec des arguments techniques. On la soigne avec de la reconnaissance et du sens.

Ce qu’il faudrait faire

La question du fuseau horaire peut ou non être résolue. Ce n’est pas le cœur de cette tribune. Ce qui importe, c’est ceci : le coût humain d’un débat mal géré est réel — et évitable. Il suffirait d’abord de ne pas traiter la plainte comme un caprice. Les chiffres parlent : 14 000 commentaires analysés, 250 000 signataires.

Cela mérite une réponse à la hauteur : une parole publique, une reconnaissance des effets, une explication des choix. Peut-être que cela ne résoudra pas la question de l’heure. Mais cela changerait quelque chose d’essentiel : le sentiment d’être entendu. Or, être entendu transforme déjà la manière de porter ce qui pèse.

La psychanalyse l’enseigne : ce n’est pas la solution qui soulage en premier — c’est l’écoute.

Ce que cette situation révèle, ce n’est pas seulement une fatigue du corps, c’est une fatigue du sens. Et le sens ne se prescrit pas : il se construit dans la parole partagée.

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