[Tribune] Quand le ressenti devient vérité : une décision sur tapis vert comme test de société

Par Dr Hachem Tyal

Une décision sportive rendue sur tapis vert, deux nations africaines en flammes sur les réseaux sociaux, et une colère qui, en quelques heures, s'est muée en certitude absolue. Le Dr Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca, décrypte ce glissement inquiétant : celui par lequel un ressenti sincère devient preuve irréfutable, où l'émotion collective efface le doute, et où dire “attendons les faits” revient, désormais, à trahir.

Il y a quelques jours, une décision rendue sur tapis vert est venue redistribuer un titre sportif entre deux nations africaines. Dans les heures qui ont suivi, quelque chose s’est passé qui mérite qu’on s’y arrête, non pas pour juger le bien-fondé de cette décision, mais pour regarder lucidement ce qu’elle a déclenché. Les réseaux sociaux ont pris feu des deux côtés : décision illégitime ou sanction méritée, justice rendue ou complot orchestré, chacun armé de ses preuves et de ses certitudes, et surtout de ses ressentis profonds, sincères, absolus. C’est là, précisément, que commence ce qui m’intéresse.

Ce que “ressentir” veut dire

Dr Hachem Tyal est psychiatre et psychanalyste  à Casablanca.Crédit: DR

En pratique psychiatrique et psychanalytique, on rencontre cette configuration tous les jours, sous des formes moins spectaculaires mais tout aussi tenaces : un patient convaincu que sa mère ne l’a jamais aimé, que son chef cherche à le détruire, que personne ne le comprend vraiment. Ce patient ne ment pas, il ressent avec une sincérité absolue ce qu’il dit, et c’est précisément là que réside la difficulté : le ressenti est réel, la souffrance qu’il génère est réelle, mais le ressenti n’est pas pour autant un accès direct à la réalité.

C’est une interprétation de la réalité, filtrée par une histoire personnelle, des blessures anciennes, des représentations construites bien avant que la scène actuelle n’ait eu lieu. Ce mécanisme n’est pas une pathologie réservée à quelques-uns ; il est universel, inscrit dans la structure même de notre rapport au monde.

“Nous ne percevons jamais la réalité brute, mais toujours à travers le prisme de ce que nous sommes, de ce que nous avons vécu, de ce que nous craignons de perdre”

Dr Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca

Nous ne percevons jamais la réalité brute, mais toujours à travers le prisme de ce que nous sommes, de ce que nous avons vécu, de ce que nous craignons de perdre. L’erreur n’est donc pas de ressentir, mais de confondre ce qu’on ressent avec ce qui est, de transformer une émotion en preuve, de faire du ressenti le tribunal ultime de la réalité. Et c’est exactement ce glissement que nous avons observé : “cette décision est injuste” est imperceptiblement devenu “cette décision est objectivement illégitime”, la frontière entre le subjectif et le factuel s’est dissoute, et personne ou presque n’a semblé le remarquer. Transformer une émotion en preuve, faire du ressenti la réalité absolue : voilà le glissement dont personne ne parle, parce qu’il se produit en chacun de nous, à l’abri du regard.

Ce qui se passe dans la masse

La psychanalyse des groupes nous éclaire ici mieux que l’analyse individuelle. Lorsqu’un individu s’intègre à une masse, son moi individuel s’efface progressivement, le jugement personnel s’abolit et l’idéal du moi est délégué au groupe, ici l’équipe, le maillot, le drapeau, ce qui laisse émerger des fonctionnements plus archaïques, émotionnels, fusionnels, tribaux, dans lesquels on n’analyse plus, on appartient. Le groupe crée alors ses propres convictions, irréductibles à la somme des individus qui le composent, et notamment celle-ci, puissante et partagée : que le groupe est bon, fort, légitime, et que la menace vient nécessairement de l’extérieur, sous les traits d’une institution corrompue, d’une décision achetée, d’un arbitrage politique déguisé en procédure, autant de figures qui permettent de rester unis dans l’indignation plutôt que de se diviser dans le doute.

“Dans un match, on ne supporte pas seulement une équipe. On défend une image de soi, une dignité collective”

Dr Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca

Dans ce contexte, le ressenti collectif n’est pas la répétition d’une blessure individuelle ancienne, mais une émotion amplifiée par la dynamique même du groupe, où chacun ressent plus fort et réagit plus vite précisément parce qu’il n’est plus seul. Et la décision institutionnelle, loin de calmer le jeu, est venue cristalliser ce que le match avait laissé en suspens : un sentiment d’injustice qui cherchait une forme, et qui venait de la trouver. Dans un match, on ne supporte pas seulement une équipe, on défend quelque chose de bien plus ancien : une image de soi, une place dans le monde, une dignité collective qu’on ne trouve nulle part ailleurs à célébrer aussi librement.

La honte, l’erreur, et ce qu’elles coûtent

Il y a une asymétrie curieuse dans la façon dont nous gérons la défaite : perdre n’est jamais seulement perdre, c’est souvent réactiver quelque chose de bien plus ancien, une menace sur l’image de soi, sur la valeur du groupe auquel on appartient, sur le récit cohérent qu’on se raconte depuis longtemps. Face à cette menace, nous ne révisons pas facilement nos croyances, nous révisons notre lecture de la réalité, cherchant une explication qui préserve la cohérence de ce que nous pensions déjà. Ce n’est pas de la mauvaise foi, du moins pas nécessairement, mais un mécanisme psychique profond et presque réflexe, d’autant plus puissant que l’enjeu identitaire est fort.

Dans certains contextes culturels, et le Maghreb comme l’Afrique de l’Ouest en sont des illustrations éloquentes, chacun à sa façon, la honte sociale attachée à l’erreur reconnue publiquement rend cet aveu presque impossible, non par orgueil simple, mais parce que les cadres dans lesquels on a grandi n’ont pas toujours ménagé de place pour l’erreur assumée sans humiliation. Reconnaître qu’on s’est trompé, dans ces contextes, ce n’est pas seulement corriger un fait : c’est risquer de perdre la face, et avec elle quelque chose de bien plus précieux que d’avoir raison sur un match de football.

Il faut le dire sans condescendance, car cette difficulté à reconnaître l’erreur est universelle, simplement amplifiée là où la honte est un régulateur social puissant et où l’honneur collectif prime sur la vérité individuelle. Mais il faut le dire quand même, parce que cette incapacité a des conséquences qui dépassent largement le sport : elle rigidifie les positions, transforme les désaccords en affronts et rend le dialogue impossible, non parce que les gens sont mauvais, mais parce que céder sur un point peut donner le sentiment de tout perdre. Dans cet espace-là, la vérité n’a plus vraiment de place ; il n’y a plus que des camps, et l’appartenance à l’un d’eux vaut mieux que n’importe quelle exactitude.

La rivalité entre frères

Ce n’est pas un hasard si les affrontements les plus vifs opposent souvent des peuples qui se ressemblent : la rivalité la plus intense n’est pas celle de l’étranger lointain, mais celle du frère proche, dont la réussite blesse précisément parce qu’elle ruine une conviction tacite ; celle d’être, malgré tout, différent, supérieur, à part.

Entre les deux nations concernées, il existe une fraternité réelle, ancienne et profonde, une proximité spirituelle, l’islam confrérique, les liens soufis, et culturelle qui traverse des siècles, et c’est peut-être précisément pour cela que la rivalité peut devenir si âpre : la victoire de l’autre dit quelque chose qu’on ne voulait pas entendre et ne laisse aucune excuse commode.

“Dans le football africain, la rivalité entre nations proches est aussi une scène de reconnaissance, une occasion de dire au monde, et d’abord à soi-même, qu’on existe, qu’on compte”

Dr Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca

Dans le football africain, la rivalité entre nations proches prend une forme particulièrement vive, parce que chaque compétition est aussi une scène de reconnaissance, une occasion de dire au monde, et d’abord à soi-même, qu’on existe, qu’on compte. Dans ce contexte, une décision rendue sur tapis vert n’est jamais seulement administrative. Elle touche à quelque chose de bien plus sensible : elle touche au rapport à la dignité, à la place qu’on occupe dans l’ordre des choses, à ce que les autres penseront de vous demain.

On ne se bat jamais aussi âprement que contre celui qui nous ressemble, parce que sa victoire menace quelque chose de plus intime que la victoire d’un étranger : l’image qu’on avait de soi-même.

Ce que cela dit de nous

Ce qui inquiète dans la réaction à cette décision, ce n’est pas que des gens aient été en colère ; la colère face à ce qu’on perçoit comme une injustice est légitime. Ce qui m’inquiète, c’est l’aisance avec laquelle cette colère s’est transformée en certitude, la vitesse à laquelle le ressenti est devenu preuve, et surtout le silence de ceux qui auraient pu dire “attendez, regardons les faits”, mais qui ne l’ont pas dit parce que dans ce moment-là, le dire, c’était trahir.

“On ne reçoit plus les faits, on les trie, gardant ceux qui confirment, rejetant ceux qui dérangent”

Dr Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca

C’est ce silence-là qui devrait nous préoccuper davantage que les débordements eux-mêmes : la disparition progressive des espaces où il est possible de douter sans être suspect, de nuancer sans être traître, de changer d’avis sans perdre la face. Les réseaux sociaux ont accéléré quelque chose qui était déjà là, transformant chaque opinion en position, chaque position en identité et chaque identité en forteresse depuis laquelle on ne reçoit plus les faits mais on les trie, gardant ceux qui confirment, rejetant ceux qui dérangent.

La vraie question n’est pas de savoir si cette décision était juste ou non. C’est de se demander dans quel type de société nous voulons vivre : une société où il est possible de se tromper sans en mourir, où le doute est une forme de courage plutôt qu’une forme de trahison, où la vérité compte davantage que le camp auquel on appartient. Ou une société où le ressenti est devenu la seule réalité qui vaille, parce que la vérité, finalement, c’est trop risqué.

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