[Tribune] CAN 2025 : le faux procès, la vraie leçon

Plus de deux mois après la finale du 18 janvier, alors que le tumulte est retombé sans avoir vraiment disparu, il me semble utile de revenir à froid sur la CAN 2025 et sur le procès trop vite instruit contre les médias marocains. D’autant que le dossier est loin d’être refermé.

Par

Yassine Toumi / TelQuel

Le recours sénégalais devant le Tribunal arbitral du sport (TAS), accompagné par les prises de parole récentes de ses dirigeants et de ses avocats, promet de rouvrir, sous une forme plus juridique mais sans doute pas moins polémique, une partie des accusations, des récits et des contre-récits qui ont saturé la CAN et l’après CAN.

Nawfel Raghay, DG du groupe Chada et ancien directeur général de la HACA.

C’est précisément pour cela qu’il faut reprendre cette séquence avec plus de distance, plus de calme, et surtout avec une ambition plus utile. Non seulement mieux comprendre ce qui s’est joué, mais en tirer les bonnes leçons pour l’avenir, à l’heure où notre pays s’apprête à accueillir d’autres rendez-vous de grande ampleur qui attireront, selon toute vraisemblance, des volontés de nuisance encore plus élaborées.

Quand un pays commence à se regarder à travers les yeux de ceux qui voulaient le salir

Ce qui m’a le plus frappé après la CAN 2025, ce n’est pas seulement ce qui s’est dit contre le Maroc. Ce n’est même pas, à vrai dire, le plus troublant. Le plus troublant, c’est la vitesse avec laquelle une partie de l’opinion a commencé à regarder l’événement à travers les yeux de ceux qui voulaient le salir. Et, dans ce mouvement, parmi d’autres jugements hâtifs, un verdict s’est très vite imposé : les médias marocains n’ont pas été à la hauteur.

J’ai trouvé ce jugement un peu trop simpliste. Et surtout beaucoup trop rapide pour être juste.

Bien sûr, les médias marocains doivent progresser. Ils peuvent et doivent être plus rapides, plus lisibles, plus présents, plus habiles dans la circulation de leurs contenus. Ils doivent continuer à se transformer. Cela ne fait pour moi aucun doute.

Mais si je reviens sur ce sujet, ce n’est ni par réflexe corporatiste ni pour distribuer des absolutions de métier. Ceux qui me connaissent savent que je n’ai jamais été complaisant à l’égard des médias marocains, ni hier lorsque j’étais au régulateur de l’audiovisuel, ni aujourd’hui dans mes responsabilités professionnelles, y compris à l’égard des médias que je dirige moi-même. Si je reviens sur cette question, c’est parce que demain nous oblige à mieux nommer aujourd’hui ce qui s’est réellement joué hier.

Le problème, à mes yeux, tient à une confusion très contemporaine. On observe le vacarme des réseaux, puis on en déduit une vérité générale sur le pays, sur l’événement, sur ses médias. Or le bruit n’est pas la réalité. Il en est souvent la version la plus agressive, la plus simpliste et même la plus paresseuse.

Le Maroc n’a pas manqué de récit. Il a subi l’excès de circulation.

Le Maroc a vécu une surexposition. La CAN s’est jouée sous une lumière maximale. Tout se voyait. Tout se commentait. Tout circulait. Et, dans un tel climat, tout pouvait aussi se déformer à une vitesse spectaculaire.

Autrement dit, le problème n’a jamais été l’absence de relais. Le problème a été l’intensité de l’exposition. Et l’exposition, on le sait, est une arme à double tranchant. Elle donne de la visibilité, mais elle offre aussi une surface idéale à ceux qui veulent salir, détourner, soupçonner, ou simplement installer l’idée qu’“il y a quelque chose”.

C’est là que le contresens commence. Dans un environnement saturé, les réseaux sociaux produisent un effet d’optique redoutable. Ils donnent au vacarme l’allure de la majorité, à la répétition l’apparence de la preuve, et au soupçon le prestige trompeur de la vérité. Rien de très nouveau, au fond. Beaumarchais l’avait déjà compris : “calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose”.

“Ce que notre époque a changé, ce n’est pas la logique de la calomnie, mais son échelle, sa vitesse et sa capacité à fabriquer une ambiance avant même d’établir un fait”

Nawfel Raghay, DG du groupe Chada et ancien directeur général de la HACA

Ce que notre époque a changé, ce n’est pas la logique de la calomnie, mais son échelle, sa vitesse et sa capacité à fabriquer une ambiance avant même d’établir un fait. Même absurde, une accusation répétée finit par laisser un dépôt. Même grotesque, un soupçon recyclé produit une ambiance. Et une ambiance, dans la vie psychologique d’un pays, pèse parfois autant qu’un fait.

À force de voir passer les mêmes insinuations, les mêmes montages, les mêmes accusations de favoritisme, ce n’est pas forcément la conviction qui s’installe. C’est parfois pire : une fatigue. Or une fatigue collective finit souvent par se déguiser en lucidité. On commence par dire “il faut être honnête…”. On finit par avaler, sans même s’en rendre compte, une partie du récit fabriqué contre soi.

Le jour où le soupçon a commencé à paraître sérieux

C’est pourquoi le procès fait aux médias marocains me paraît, au minimum, mal posé.

Encore une fois, les médias nationaux peuvent mieux faire. Ils peuvent être plus rapides, plus vifs, plus présents, plus habiles sur certains formats, plus réactifs dans le fact-checking, plus offensifs dans l’occupation du terrain numérique. Tout cela est vrai.

Mais leur faire porter, seuls, le poids d’une bataille qui dépassait largement le champ médiatique, c’est leur demander l’impossible.

Une rédaction peut vérifier, hiérarchiser, recadrer, corriger. Elle ne peut pas, à elle seule, neutraliser des campagnes coordonnées, des dynamiques d’amplification, des détournements visuels, des réseaux militants, des bots, des rumeurs transnationales ou des algorithmes qui prospèrent sur l’indignation. Ce n’est pas son métier. Et ce n’est pas son échelle.

Le problème, d’ailleurs, n’est pas seulement celui des réseaux sociaux. Ce serait trop simple.

Dans ce genre de séquence, le soupçon ne reste pas sagement cantonné aux marges numériques. Il déborde. Il trouve des relais. Il se glisse dans des commentaires, dans des reprises, dans des plateaux, parfois même dans des médias supposés plus installés, qui lui donnent une respectabilité qu’il ne mérite pas toujours. Un soupçon lancé depuis un compte obscur reste une rumeur. Le même soupçon habillé par un décor audiovisuel, un ton grave ou un conditionnel bien placé commence à ressembler à une hypothèse sérieuse.

C’est là que les choses deviennent plus gênantes.

Le plus préoccupant n’est pas que les réseaux fassent ce qu’ils savent faire de pire. Le plus préoccupant est que, par moments, des supports supposés professionnels se mettent eux aussi à faire circuler des récits trop faibles pour être traités comme des faits, mais assez spectaculaires pour être recyclés à l’infini.

Et c’est ainsi qu’un soupçon cesse d’être marginal. Non parce qu’il devient plus vrai, mais parce qu’il devient plus présentable.

Ce qui s’est joué n’avait rien d’un simple débat sportif

Pour comprendre ce qui s’est réellement passé, il faut cesser de tout mélanger.

Il y a d’abord eu l’intérêt organique, réel, massif. Les supporters, les audiences, l’attention populaire, les journalistes accrédités, les contenus spontanés, la ferveur, les conversations de bonne foi.

Il y a ensuite eu la critique sportive normale. L’arbitrage, décisions techniques, communication, frustrations, débats d’après-match. Rien de plus classique. Et, au fond, rien de plus sain.

Puis il y a eu la polémique virale. Ce moment où une séquence discutable quitte le terrain du débat pour entrer dans celui de la circulation émotionnelle. Elle tourne, elle gonfle, elle s’appauvrit, elle se fige, elle devient un emblème plus qu’un fait.

Et enfin, il y a eu autre chose. Quelque chose de plus corrosif. Une couche de récits hostiles, d’insinuations, de détournements, de procès d’intention, de soupçons recyclés, jusqu’à produire une ambiance générale de défiance.

Le tort a été de traiter ces quatre registres comme un seul et même phénomène. Ce n’en était pas un. Et les réponses qu’ils appellent ne sont évidemment pas les mêmes.

Il y a eu un environnement hostile. Pas seulement une rivalité sportive vive. Pas seulement des critiques excessives. Un environnement hostile.

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Le Maroc n’a pas seulement organisé une compétition. Il a aussi accueilli, autour de cette compétition, une lutte de perceptions. Et dans ce genre de lutte, les faits n’arrivent pas toujours les premiers. Le soupçon, lui, voyage léger. La vérité, elle, voyage avec ses pièces jointes.

Ce qui m’inquiète le plus, au fond, n’est même pas que des écosystèmes hostiles aient voulu salir l’image du Maroc. Cela, dans le monde tel qu’il est devenu, n’a malheureusement rien d’étonnant. Ce qui m’inquiète davantage, c’est le moment où, dans une partie du débat public, le récit hostile cesse d’être perçu comme une attaque extérieure pour commencer à être recyclé comme une preuve de lucidité intérieure.

Il y a là une forme étrange de sévérité retournée contre soi. Et elle finit par produire un effet pervers. Au lieu de mieux comprendre ce qui se passe, on se met à juger l’événement entier à travers le prisme de ceux qui avaient intérêt à le salir.

L’État n’est pas resté les bras croisés. Mais un démenti ne dissipe pas toujours une ambiance.

Il serait faux, et franchement malhonnête, d’écrire cette séquence comme si l’État marocain était resté passif.

La DGSN a brillamment tenu son rôle dans la sécurisation de la compétition, en amont comme pendant le tournoi, avec un niveau de professionnalisme qui n’a échappé ni au public ni aux observateurs étrangers les plus avertis en matière de sécurité des grands événements. Avec des effectifs importants, des moyens renforcés, une gestion fine des flux et des abords des stades, et une coordination qui ne relevait pas de l’improvisation. Il y a eu du travail. Il y a eu de l’anticipation. Il y a eu de la méthode.

Et quand il a fallu répondre à la désinformation, la DGSN l’a fait. Elle a démenti, en temps utile, de fausses allégations sur de prétendus décès, sur de supposées agressions ou attaques relayées y compris lorsque ces récits avaient déjà trouvé des échos dans certains médias étrangers, certains supposés professionnels. Ce travail là a existé. Il a été réel. Il a été utile.

Mais c’est justement là que la difficulté devient intéressante.

Un démenti peut corriger un mensonge précis. Il peut rétablir un fait. Il peut remettre une pendule à l’heure. Ce qu’il ne fait pas toujours, en revanche, c’est dissiper une atmosphère.

Or la désinformation contemporaine ne procède plus seulement par fausse information isolée. Elle avance par insinuation, par répétition, par recyclage, par contamination émotionnelle. On peut démonter une intox. On dissipe beaucoup plus difficilement un climat. Et c’est ce climat qui, au bout du compte, travaille les esprits.

Il n’a pas besoin de convaincre tout le monde. Il lui suffit de fatiguer, de salir un peu, de laisser planer l’idée que “tout cela n’est pas clair”. C’est peu spectaculaire, mais terriblement efficace.

Le vrai sujet n’est plus la communication. C’est la souveraineté narrative.

C’est là, à mes yeux, que se trouve la vraie leçon de cette CAN. Elle n’est pas médiatique. Elle est stratégique.

Un pays qui organise de grands événements ne peut plus traiter la bataille du récit comme un simple sous-produit de la couverture de presse. Ce temps-là est terminé. Le récit est devenu un terrain à part entière. Et ce terrain touche désormais à la souveraineté.

Mais il faut être clair. La souveraineté narrative ne consiste pas seulement à démentir, corriger ou répondre. Elle commence bien avant. Elle consiste à ne pas laisser aux autres le privilège de raconter les premiers. Car dans l’espace contemporain, celui qui cadre le réel en amont dispose déjà d’une avance décisive sur celui qui viendra plus tard rétablir les faits. Un démenti répare. Un récit initial, lui, imprime.

La leçon qui s’impose au vu de notre propre expérience est donc simple. Un grand événement ne se sécurise plus seulement par un dispositif physique robuste, même appuyé par une veille institutionnelle capable de détecter et de démentir les rumeurs.

Il se sécurise aussi en occupant le terrain narratif avant qu’il ne soit occupé par d’autres. Autrement dit, le récit a changé de statut. Il n’est plus l’ombre portée de la communication, mais l’un des terrains contemporains qui imposent à l’État de renforcer davantage ses mécanismes de veille, d’anticipation, de coordination et d’initiative narrative. Car ce qui est en cause ici n’est pas l’absence d’attention publique, mais la nécessité de doter cette attention d’outils, de méthodes et de relais à la hauteur d’un âge numérique où les récits circulent plus vite, se déforment plus brutalement et s’amplifient bien au-delà de leur point d’origine.

Cela suppose de savoir détecter les bas bruits avant qu’ils n’enflent, cartographier en amont les risques de nuisance, qualifier les séquences à haut potentiel de contamination, coordonner plus étroitement institutions, organisateurs, structures cyber, communication et médias de référence, mais aussi mettre en circulation suffisamment tôt faits, images, preuves, explications et voix crédibles pour ne pas laisser à d’autres le privilège d’installer leur récit à notre place.

Nous avons l’obligation de savoir détecter tôt, qualifier vite, coordonner sans confusion, répondre sans retard. Mais aussi imprimer. Imprimer ses faits, son tempo, sa lisibilité, son intelligence de l’événement. Non pour fabriquer une propagande de confort, mais pour éviter qu’un vide de sens soit immédiatement occupé par le soupçon, le recyclage militant ou la nuisance organisée.

Le vrai enjeu, désormais, est plus exigeant. Un pays qui accueille un grand événement doit être capable non seulement de répondre quand il est attaqué, mais de faire exister assez tôt un récit suffisamment clair, solide et partageable pour que les déformations aient toujours un temps de retard sur les faits.

C’est à ce niveau que se joue désormais la défense d’un récit national. Certainement pas dans la seule injonction faite aux rédactions de “tenir le front”, comme si quelques éditoriaux mieux tournés et deux vidéos verticales de plus suffisaient à contenir une dynamique de nuisance transnationale. Ce serait commode. Ce serait surtout illusoire.

On a jugé les médias. On a raté la vraie leçon

“À l’ère numérique, il ne suffit plus d’organiser brillamment un événement. Il faut aussi être capable d’en défendre le récit avant que d’autres ne le fixent à votre place”

Nawfel Raghay, DG du groupe Chada et ancien directeur général de la HACA

Le vrai procès ne devrait pas être celui de nos médias… seulement. Il devrait être fait à notre retard collectif à prendre toute la mesure de cette réalité pourtant devenue centrale et à nous armer en conséquence : un grand événement ne se joue plus seulement sur le terrain ni sur les antennes, mais dans un espace mêlé, où coexistent journalisme, rivalité sportive, activisme numérique, volonté de nuisance, désinformation, manipulation de l’attention et pression cyber.

Oui, les médias marocains doivent progresser. Oui, ils peuvent être plus rapides, plus lisibles, plus présents, plus habiles dans la circulation de leurs contenus. Oui, ils doivent continuer à se transformer. Mais non, ils ne peuvent pas être, à eux seuls, la ligne de défense d’un pays face à des mécanismes de nuisance qui les dépassent largement.

La vraie question est donc ailleurs. Elle est même d’une simplicité redoutable : avons-nous enfin compris que le récit d’un grand événement national n’est plus un commentaire annexe de l’événement, mais l’un de ses théâtres principaux ?

C’est peut-être là la leçon la plus utile de cette CAN. À l’ère numérique, il ne suffit plus d’organiser brillamment un événement. Il faut aussi être capable d’en installer les faits, d’en protéger le sens, et d’en défendre le récit avant que d’autres ne le fixent à votre place.

Faute de quoi, même une réussite objective peut finir par être racontée par ceux qui avaient intérêt à la contester, à la dégrader ou à la salir.

Et ce serait, au fond, la plus absurde des défaites… réussir l’événement, puis laisser les autres en écrire le souvenir !