Les traités sont comme les jeunes filles et les roses : ça dure ce que ça dure”. C’est ainsi que De Gaulle qualifiait, quelques mois seulement après sa signature, son propre traité d’amitié avec l’Allemagne. Il avait tort. 63 ans plus tard, l’esprit de cet accord signé au Palais de l’Élysée perdure. Et c’est peut-être cette longévité que cherche le Maroc en planchant sur son propre traité d’amitié avec la France. Le mot est important : amitié. Dans le langage diplomatique français, ce terme est réservé à un cercle fermé et uniquement européen. Selon nos informations, le texte en préparation n’a pas encore de nom définitif, signe que la négociation porte sur le fond, pas sur l’emballage.
Au vu de l’actualité, l’idée peut faire sourire. Après tout, que vaut un accord dans un monde où des conventions signées par 193 pays ne suffisent pas à protéger un hôpital à Gaza ou une école en Iran ? Et pourtant, il y a un précédent. Et il est massif. En 1963, l’accord franco-allemand a transformé deux ennemis héréditaires en partenaires. Il a bien sûr fallu un peu de bonne volonté et des discours, mais ce qui a véritablement permis aux deux pays d’avancer, ensemble, c’est l’institutionnalisation : un Office binational pour la jeunesse, des sommets réguliers, une assemblée parlementaire commune, un réflexe de consultation à chaque crise… Aucun dirigeant français ou allemand n’a remis en cause le traité en l’espace de six décennies. C’est cette mécanique que le Maroc cherche à reproduire.
La lettre d’Emmanuel Macron au roi Mohammed VI, la visite d’État effectuée à Rabat, la reconnaissance du Sahara… ce sont des roses. Belles, décisives, mais éphémères par nature. Un président les offre, son successeur peut les oublier. Le traité, c’est la roseraie, ce qui reste quand les roses fanent. Mais une roseraie mal entretenue meurt aussi. Le traité du Quirinal, signé entre la France et l’Italie en 2021, en est la démonstration. Meloni arrive au pouvoir un an après la signature. Le sommet bilatéral prévu par le traité ne s’est pas tenu depuis. La participation croisée aux Conseils des ministres n’a jamais été activée.
L’échec de l’expérience franco-espagnole est encore plus éloquent. Le traité de Barcelone, signé par Macron et Sánchez en 2023, a été rejeté par le Congrès espagnol en mai 2025. Un accord peut mourir au parlement si le consensus politique n’existe pas. C’est ici que le Maroc a un avantage structurel. En France, aucune force politique majeure ne s’oppose activement au rapprochement avec notre pays.
“Si ce modèle de traité d’amitié fonctionne avec la France, il pourrait faire office de norme diplomatique pour encadrer les relations de notre pays avec d’autres partenaires européens”
Le consensus existe. Et c’est précisément parce qu’il existe qu’il faut le verrouiller maintenant, avant que les circonstances ne changent. Le traité d’amitié France-Pologne, signé en mai 2025, ouvre la brèche : si Paris peut signer un accord d’amitié avec un pays non frontalier au nom de la sécurité européenne, elle peut le faire avec le Maroc au nom de la sécurité méditerranéenne. Dans les faits, le réflexe de protection mutuelle fonctionne déjà. Selon nos informations, Paris et Rabat ont développé une concertation suffisamment fine pour identifier et désamorcer les irritants avant qu’ils ne dégénèrent.
L’enjeu dépasse la France. En Europe, les dirigeants changent et les majorités basculent. Dans certains pays, le Maroc peut rapidement devenir un levier de politique intérieure. On instrumentalise l’immigration, on questionne la position de l’État sur le Sahara et on peut inviter le Polisario à un congrès politique. Ce n’est pas le cas des monarchies du Golfe où la continuité dynastique – et politique – réduit les risques dans la relation avec le Maroc. Le traité d’amitié est certainement un outil qui rendrait toute instrumentalisation coûteuse. Si le modèle fonctionne avec la France, il pourrait faire office de norme diplomatique pour encadrer les relations de notre pays avec d’autres partenaires européens. Car les roses fanent. Les roseraies, non.
