Christophe Lecourtier : “Le traité d'amitié Maroc-France, c'est une tapisserie que l'on dévoile enfin”

Dans un entretien exclusif accordé à TelQuel, l'ambassadeur de France au Maroc livre sa vision du traité d'amitié en préparation entre les deux pays, revient sur les coulisses de la réconciliation et défend un partenariat qui, selon lui, dépasse le cadre bilatéral.

Par

“La broderie a été réalisée dans la discrétion, parfois même dans le secret, point après point, par des diplomates et des responsables politiques des deux côtés”, confie l’ambassadeur de France, filant la métaphore sur le futur traité d’amitié. Crédit: Yassine Toumi /TELQUEL

Il y a trois ans, Christophe Lecourtier débarquait à Rabat en pleine tempête : les relations Maroc-France étaient au plus bas. Plus d’ambassadeur marocain à Paris, des visas français accordés au compte-gouttes, l’affaire Pegasus en toile de fond et une résolution hostile au Maroc adoptée au Parlement européen sous l’impulsion du groupe Renew, celui du président français. L’homme que le Quai d’Orsay envoyait au charbon n’avait rien du diplomate classique : ancien patron de Business France, passé par les cabinets de Nicolas Sarkozy et Christine Lagarde à Bercy, Lecourtier était un “solutionneur”, selon le mot d’un ancien cadre du ministère des Affaires étrangères.

C’est dans les colonnes de TelQuel, en février 2023, qu’il tire sa première cartouche, jurant que la résolution du Parlement européen “n’engageait aucunement la France”. S’ensuivent trois ans d’échanges réguliers entre l’ambassadeur et notre rédaction ; des conversations franches, parfois vives. De la crise des visas à la lettre du 30 juillet du président Macron à Mohammed VI, du Festival Gnaoua d’Essaouira aux provinces du Sud – qu’il a été le premier ambassadeur de France à visiter –, Lecourtier n’a jamais esquivé nos questions.

Le décor, depuis, a radicalement changé. Emmanuel Macron a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara (la lettre du 30 juillet). L’Union européenne a aligné sa position sur la résolution 2797 du Conseil de sécurité. Et un traité d’amitié — le premier entre la France et un pays non européen — est en préparation, sous la houlette d’un comité de onze personnalités nommées par les deux chefs d’État. Un projet dont Lecourtier a posé les fondations, mais qu’il observe désormais avec le regard d’un ambassadeur sur le départ. Un acteur devenu témoin d’une œuvre qui le dépasse.

Car l’homme s’apprête à quitter Rabat pour prendre la direction de l’Agence française de développement, dont le Maroc est, précisément, le premier pays bénéficiaire. Avant de partir, il nous a accordé un ultime entretien. Il raconte les douze mois de travail confidentiel qui ont précédé la lettre du 30 juillet, compare le traité à une tapisserie tissée “dans la discrétion, voire le secret”, et livre une conviction forgée par trois années passées à recoudre ce que la crise avait déchiré : dans un monde qui se fragmente, la relation Maroc-France prouvequ’un plus un font plus que deux”.

Lors de nos précédents entretiens, vous aviez comparé la reconstruction de la relation Maroc-France à une “broderie à quatre mains”. Le traité d’amitié en cours de préparation entre les deux pays en est-il le motif final ? 

La broderie a été réalisée dans la discrétion, parfois même dans le secret, point après point, par des diplomates et des responsables politiques des deux côtés. Aujourd’hui, elle se révèle comme une tapisserie, dans toute sa grandeur, sa richesse et la diversité de ses motifs. Le traité d’amitié, c’est en quelque sorte cette tapisserie que l’on dévoile enfin aux opinions publiques

Le Maroc pourrait devenir le premier pays non européen à signer ce type de traité avec la France…

La France a signé ce type de traité uniquement avec quelques-uns de ses partenaires européens. Le plus célèbre reste évidemment celui de l’Élysée, signé en 1963 entre la France et l’Allemagne, dix-huit ans après la fin de la guerre, la troisième (entre les deux pays, ndlr) en soixante-dix ans. La charge symbolique était immense : c’était le sceau d’une réconciliation entre ce que l’on appelait alors des “ennemis héréditaires”.

Et c’est le général de Gaulle lui-même, incarnation de la France libre, qui l’a porté. D’autres traités ont suivi, avec l’Italie, l’Espagne, la Pologne et le Portugal. Ce sont des pays avec lesquels nous partageons une histoire faite de hauts et de bas. Mais ce qui nous unit aujourd’hui, la trame principale — la tapisserie, si je puis dire —, c’est l’Union européenne. Les traités bilatéraux viennent ajouter une dimension supplémentaire. La règle commune européenne reste prégnante, mais, symboliquement, ces textes disent quelque chose de fort.

La suite de cet article est réservée aux abonnés.
Soutenez un média indépendant et exigeant
  • Accédez à tous les contenus de TelQuel en illimité
  • Lisez le magazine en numérique avant sa sortie en kiosque
  • Accédez à plus de 1000 numéros de TelQuel numérisés
Déjà abonné ? Se connecter