[Tribune] Burn-out : au Maroc, l'épuisement silencieux du monde du travail

Par Youssef El Hamaoui

Au Maroc, le burn-out n'est plus un mot étranger. Dans les open spaces de Casablanca comme dans les cabinets de psychiatres, le Professeur Youssef El Hamaoui, psychiatre, psychothérapeute et addictologue, observe un épuisement professionnel qui s'impose comme un mal du siècle, nourri par la pression économique, l'hyperconnexion et un rythme urbain effréné. Un phénomène longtemps tu, que la société marocaine ne peut plus ignorer.

Il est 22 heures à Casablanca. Dans un open space du quartier de Sidi Maârouf, une cadre de trente-cinq ans fixe son écran sans parvenir à terminer un simple email. Elle n’est pas seulement fatiguée. Elle est épuisée.

Professeur Youssef El Hamaoui, psychiatre à Casablanca.

Dans les grandes villes marocaines, cette scène devient de plus en plus familière. Entre pression professionnelle, hyperconnexion permanente et rythme urbain accéléré, de nombreux travailleurs décrivent aujourd’hui un sentiment d’épuisement profond que l’on désigne de plus en plus sous le nom de burn-out.

Un mal difficile à nommer

Le burn-out — ou syndrome d’épuisement professionnel — n’est pas une faiblesse de caractère. C’est un état d’épuisement intense, à la fois émotionnel, mental et physique, directement lié à une surcharge de travail prolongée et à un sentiment de perte de sens.

Concrètement, celui qui en souffre ressent une fatigue qui ne disparaît pas après le week-end. Il perd peu à peu sa motivation, même pour des tâches qu’il accomplissait autrefois avec plaisir. Il développe un détachement progressif vis-à-vis de son travail, de ses collègues, parfois de sa propre vie. Les troubles du sommeil s’installent : nuits agitées, réveils précoces, anxiété persistante.

Ce qui rend le burn-out particulièrement insidieux, c’est qu’il s’installe progressivement. On ne bascule pas du jour au lendemain. On s’épuise à petit feu, souvent sans s’en rendre compte, en pensant que cette fatigue est simplement le prix normal à payer pour réussir professionnellement.

Les ressorts marocains dun mal universel

Si le burn-out est aujourd’hui observé dans de nombreux pays, il prend au Maroc une dimension particulière, liée aux transformations rapides que connaît la société.

La pression économique joue un rôle important. Dans un contexte où le marché de l’emploi reste compétitif, beaucoup de travailleurs ressentent la nécessité de prouver en permanence leur valeur. Refuser une surcharge de travail, poser des limites ou demander de l’aide peut parfois être perçu comme un signe de faiblesse.

Cette fatigue psychique s’inscrit aussi dans un contexte économique en mutation rapide. L’économie marocaine connaît une transformation profonde, portée par l’urbanisation, la modernisation de nombreux secteurs et l’évolution du marché du travail. Mais derrière ces dynamiques positives, certains travailleurs ressentent une pression professionnelle croissante et un sentiment d’insécurité face aux exigences du monde professionnel.

“Les smartphones ont progressivement effacé la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle. Le cerveau ne dispose plus d’un véritable espace de récupération”

Pr Youssef El Hamaoui, psychiatre à Casablanca

Le rythme de vie dans les grandes villes accentue également cette pression. Casablanca, Rabat et Tanger sont des métropoles exigeantes, où les trajets quotidiens peuvent être longs, où le coût de la vie augmente et où les exigences professionnelles s’intensifient.

À cela s’ajoute l’hyperconnexion numérique. Les smartphones ont progressivement effacé la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle. Les messages professionnels arrivent tard le soir, les emails sont consultés dès le réveil, et le cerveau ne dispose plus d’un véritable espace de récupération.

Les réseaux sociaux participent également à ce climat de pression permanente. Ils entretiennent souvent une comparaison sociale constante, donnant l’impression que chacun doit réussir davantage, travailler plus et afficher une réussite permanente.

Une réalité de plus en plus fréquente dans les cabinets

“Dans ma pratique de psychiatre à Casablanca, il est devenu difficile d’ignorer une évolution frappante : de plus en plus de patients évoquent spontanément le burn-out lorsqu’ils décrivent leur souffrance”

Pr Youssef El Hamaoui, psychiatre à Casablanca

Dans ma pratique de psychiatre à Casablanca, il est devenu difficile d’ignorer une évolution frappante : de plus en plus de patients évoquent spontanément le burn-out lorsqu’ils décrivent leur souffrance. Il y a encore quelques années, ce terme apparaissait rarement dans les consultations. Aujourd’hui, il revient régulièrement chez des cadres, des jeunes actifs, des entrepreneurs ou des professionnels de santé qui décrivent un même sentiment d’épuisement profond lié au travail.

Faut-il y voir un simple effet de mode, lié à la diffusion du terme dans les médias et sur les réseaux sociaux ? Ou bien le signe d’un véritable phénomène qui touche une part croissante du monde du travail ?

La réalité se situe probablement entre les deux. Si certains utilisent le mot burn-out pour exprimer une fatigue passagère, un nombre croissant de situations correspond bel et bien à un épuisement professionnel réel, parfois sévère.

Cette évolution doit nous alerter. Derrière ce mot devenu familier se cache souvent une souffrance profonde, qui peut évoluer vers une dépression, des troubles anxieux ou des problèmes de santé physique si elle n’est pas prise en charge à temps.

Une tendance mondiale qui interpelle

Le burn-out ne concerne pas uniquement le Maroc. En 2019, l’Organisation mondiale de la santé a reconnu le syndrome d’épuisement professionnel comme un phénomène lié au travail.

Dans de nombreux pays, les troubles anxieux et dépressifs figurent aujourd’hui parmi les principales causes de handicap. Dans les sociétés en transformation rapide, où les exigences professionnelles et sociales s’intensifient, la santé mentale devient un enjeu de santé publique majeur.

Les pays à revenu intermédiaire comme le Maroc font face à un défi supplémentaire : la sensibilisation à la santé mentale reste encore insuffisante et beaucoup de personnes hésitent encore à consulter.

Des conséquences qui dépassent le simple mal-être

Ignorer le burn-out peut avoir des conséquences importantes. Sur le plan psychologique, il peut évoluer vers une dépression sévère ou des troubles anxieux durables. Sur le plan physique, l’épuisement prolongé peut s’accompagner de troubles cardiovasculaires, de douleurs chroniques ou d’une baisse des défenses immunitaires.

Les conséquences ne concernent pas seulement l’individu. Pour les entreprises et les organisations, le burn-out se traduit souvent par une baisse de la productivité, un absentéisme plus fréquent et une perte de motivation collective.

Plus préoccupant encore, beaucoup de personnes attendent trop longtemps avant de consulter. Par pudeur, par peur du jugement ou simplement par méconnaissance, elles tentent de continuer malgré l’épuisement, jusqu’à ce que la situation devienne plus grave.

Des pistes simples pour préserver l’équilibre

Face à ce phénomène, certaines attitudes peuvent aider à préserver l’équilibre psychologique. La première consiste à garder une certaine distance émotionnelle avec le travail. Dans un cadre professionnel, les relations doivent rester avant tout professionnelles. Chacun travaille pour une organisation ou une entreprise qui poursuit ses objectifs. Comprendre que ces relations ne sont pas personnelles permet souvent de prendre du recul face aux tensions ou aux conflits du quotidien.

“La santé mentale au travail ne doit plus être considérée comme un sujet secondaire. Dans une économie en mutation rapide comme celle du Maroc, protéger l’équilibre psychique des travailleurs devient un enjeu collectif”

Pr Youssef El Hamaoui, psychiatre à Casablanca

La seconde consiste à ne pas réduire son identité à son activité professionnelle. Le travail occupe une place importante dans la vie, mais il ne doit pas en devenir l’unique centre. La vie personnelle, la famille, la santé, les loisirs ou les activités sociales constituent autant d’espaces essentiels pour maintenir un équilibre psychique. Diversifier ces sources d’épanouissement est une manière de ne pas “mettre tous ses œufs dans le même panier”.

Enfin, il est utile de rappeler une réalité souvent oubliée : nous avons peu de contrôle sur le monde extérieur, mais nous disposons d’un pouvoir réel sur une partie de notre monde intérieur. Attendre que les autres changent ou que les conditions deviennent idéales peut conduire à une frustration permanente. Apprendre à agir sur ce qui dépend de nous — notre manière de réagir, notre organisation personnelle, notre capacité à poser des limites — constitue souvent une étape importante pour préserver sa santé mentale.

Une prise de conscience nécessaire

“Le burn-out ne frappe pas les plus fragiles. Il frappe souvent les plus engagés, les plus consciencieux, ceux qui donnent beaucoup d’eux-mêmes sans toujours s’arrêter”

Pr Youssef El Hamaoui, psychiatre à Casablanca

La santé mentale au travail ne doit plus être considérée comme un sujet secondaire. Dans une économie en mutation rapide comme celle du Maroc, protéger l’équilibre psychique des travailleurs devient un enjeu collectif.

Reconnaître l’épuisement professionnel, en parler sans honte et encourager la prévention ne sont pas seulement des questions individuelles. Elles concernent aussi les entreprises, les responsables des ressources humaines, les institutions publiques et la société dans son ensemble.

Tirer la sonnette d’alarme aujourd’hui n’est pas céder au pessimisme. C’est au contraire ouvrir la voie à une meilleure prévention et à une culture du travail plus durable.

Le burn-out ne frappe pas les plus fragiles. Il frappe souvent les plus engagés, les plus consciencieux, ceux qui donnent beaucoup d’eux-mêmes sans toujours s’arrêter. Comprendre cela est sans doute la première étape pour commencer, collectivement, à en parler.

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