Avant même de parvenir à un accord sur le Sahara, il faudra survivre aux négociations. Depuis février, le Maroc, le Polisario, l’Algérie et la Mauritanie se font face dans un format inédit : deux rounds de négociations en six semaines, à Madrid puis à Washington, menés tambour battant par Massad Boulos, le conseiller du président américain Donald Trump. Le plan d’autonomie marocain – un document de 40 pages, fruit de plusieurs mois de travail – est sur la table. Mais, en face, les adversaires ne se contentent pas de lire et d’approuver.
La souveraineté marocaine semble faire consensus parmi les participants. Mais les modèles d’autonomie existant dans le monde constituent des sources d’inspiration… comme de munitions. Le Polisario le sait. Et en use. À Washington, le duo Alger-Tindouf a mis sur la table un contre-modèle : un statut d’“État libre associé” calqué sur Porto Rico.
Une proposition inspirée, et qui sonne bien lorsque l’on sait qui mène les négociations. Or, dans les faits, Porto Rico est un territoire américain dont les habitants ne votent pas pour leur président et n’ont qu’un seul représentant au Congrès avec un statut d’observateur.
“La proposition du Polisario en dit long sur l’estime qu’il porte à la population sahraouie puisque, au nom d’une éventuelle indépendance, il est prêt à en faire des citoyens de seconde zone”
Autre particularité de ce modèle : Porto Rico peut demander un référendum d’indépendance. La proposition du Polisario en dit long sur l’estime qu’il porte à la population sahraouie puisque, au nom d’une éventuelle indépendance, il est prêt à en faire des citoyens de seconde zone. Hors de question pour le Maroc qui a rejeté cette proposition.
Porto Rico ne sera pas une exception. Chaque modèle international va être passé au crible par le Polisario pour en extraire ce qui sert sa cause : le partage 70/30 des revenus des ressources naturelles d’Aceh en Indonésie, la clause d’indépendance du Groenland danois, le corps électoral “gelé” de la Nouvelle-Calédonie française… le tout sans les contreparties qui font tenir ces modèles.
L’Algérie, de son côté, cherchera un droit de regard. Peu importe la forme — commerciale, sécuritaire, institutionnelle. L’objectif est de s’asseoir à la table comme garante de l’accord, avec un levier permanent sur sa mise en œuvre. Tous les vices sont alors possibles. C’est prévisible. C’est même logique. Et c’est précisément pour cela que le plan marocain doit être juridiquement blindé.
En principe, et au vu de ce que l’on en sait, il l’est. La sécession est exclue. Ce qui n’est pas explicitement attribué à la région reste national. Pas de diplomatie parallèle. Le chef de l’Exécutif régional est nommé par le roi. Chaque clause a été pensée pour fermer des portes. Celles-là mêmes que d’autres modèles ont eu le tort de laisser entrouvertes. Ce ne sont pas des signes de frilosité. Ce sont des conditions de viabilité.
La confiance ne se négocie pas à Washington. Elle se bâtit sur le terrain, compétence par compétence, année après année. Décennie après décennie
Pourtant, même un texte blindé ne vaudra que par son application. Et c’est là que commence le vrai travail. Le Tyrol du Sud a mis vingt ans entre la signature de son statut et la clôture du différend entre Rome et Vienne au sujet de ce territoire situé au nord de l’Italie. L’Indonésie a signé la paix avec sa province sécessionniste d’Aceh en 2005 et n’a toujours pas créé le tribunal de réconciliation promis. La Nouvelle-Calédonie négocie avec Paris depuis vingt-huit ans et n’a toujours pas obtenu de statut définitif. La confiance ne se négocie pas à Washington. Elle se bâtit sur le terrain, compétence par compétence, année après année. Décennie après décennie.
L’autonomie n’est ni un abandon ni une contrainte. C’est un équilibre. Le seul qui permette au Maroc de garder sa souveraineté tout en fermant définitivement le dossier. Ceux qui réclament plus devront attendre. Ceux qui craignent de trop céder devront relire les modèles qui fonctionnent. Dans tous les cas, il faudra bien commencer quelque part. Et s’informer car, tôt ou tard, on devra voter ce projet.
