Botola : le sifflet de la discorde 

Par Nassim El Kerf

La Botola n’a même pas fini sa 14e journée que, déjà, elle a trouvé sa constante : l’arbitrage. On peut changer les pelouses, les calendriers, les affiches, les stades et les entraîneurs. Le débat, lui, ne change pas. Chez nous, le match se joue à 22 acteurs… et se rejoue ensuite dans les communiqués.

Critiquer le sifflet, c’est universel. C’est un réflexe de football, ce sport de contacts, d’ego et d’instinct. Sauf qu’en Botola, la plainte est devenue une discipline à part. Si vous demandez à un étranger de parcourir les pages officielles des clubs d’élite et de deviner qui “souffre le plus” des erreurs d’arbitrage, il sera incapable de trancher. Tout le monde a son communiqué, sa séquence “qui nous a coûté des points”, sa vidéo arrêtée au millimètre près, son indignation calibrée.

En face, la commission technique d’arbitrage tente de garder le tempo comme elle peut : deux ou trois matchs de suspension, un chiffre sec, et rideau. Peu d’explications, jamais d’interviews. Les arbitres, niveau communication, passent leur tour. Ils sont couvés, protégés. Ils parlent parfois, mais en off. Résultat : le public ne voit pas un arbitre qui se trompe, il voit un arbitre qui “ne rend de comptes à personne”. Et ça, dans un championnat déjà nerveux, c’est une allumette dans une station-service.

Le paradoxe, c’est qu’on confie de plus en plus de responsabilités à de jeunes hommes en jaune, parfois sur de gros matchs, sous une pression qui ferait trembler un vétéran. Alors ils sifflent tout. Ils hachent le match, ils coupent le rythme. Pas forcément par plaisir, ni même par manque de personnalité, mais par instinct de survie : mieux vaut un coup de sifflet de trop qu’un coup de sifflet de moins qui finira en communiqué. 

“Le chiffre qui résume la crise ? 45 cartons rouges sur 14 journées incomplètes. Ce n’est plus de la pédagogie, c’est de la panique”

Nassim El Kerf

Le chiffre qui résume la crise ? 45 cartons rouges sur 14 journées incomplètes. Quarante-cinq. Ce n’est plus de la pédagogie, c’est de la panique. Mais est-ce qu’on peut leur en vouloir complètement ? Ils portent aussi, malgré eux, un lourd héritage : celui de l’âge d’or du sifflet marocain, symbolisé par feu Saïd Belqola et sa finale de Coupe du Monde 1998. À force de rappeler la légende, on oublie la réalité : un grand arbitre ne naît pas, il se fabrique, s’encadre, se protège… et s’explique.

Car les joueurs, eux aussi, compliquent tout. Comment un jeune arbitre peut-il imposer sa présence quand, après chaque coup de sifflet, il est encerclé par huit ou neuf joueurs, à bout de nerfs, souvent à quelques centimètres de son visage ? Alors il compense avec ce qu’il maîtrise : le carton. Former et sensibiliser les joueurs, lors de journées d’échanges avant les débuts de saison, en leur expliquant des cas, ce qui change dans le règlement, pourrait calmer cette fâcheuse tendance à la contestation.

“Il nous faut des arbitres crédibles pour que le sifflet ne soit plus le personnage principal de la Botola”

Nassim El Kerf

Ailleurs, dans d’autres championnats du monde arabe, on “appelle à l’aide” des arbitres étrangers. Nous, on jure par le produit national. L’intention est noble. Mais après avoir lancé de grands chantiers pour moderniser notre football, il nous faut un chantier du sifflet. Visible. Mesurable. Le football moderne repose sur la preuve, les chiffres, le protocole et les “process”. Pourquoi ne pas arrêter de traiter l’arbitrage comme une affaire tabou ? On peut garder le produit national, y croire, le défendre, mais en l’accompagnant “pour de vrai”. En instaurant, après les matchs, des débriefings officiels, courts et cadrés pour aborder deux ou trois décisions clés.

On peut aussi sortir l’évaluation du placard : rendre publics les notes et les critères, et lier cela à des récompenses (nominations sur les gros matchs, primes, progression), histoire que la pression encourage le mérite plutôt que la paranoïa. Ce chantier-là, il est aussi important que les pelouses et la formation des joueurs. Au fond, il ne s’agit pas de fabriquer des arbitres aimés et appréciés. Il s’agit de fabriquer des arbitres crédibles, et d’arrêter de faire du sifflet le personnage principal de notre championnat.


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