L'IA, l'Hajja et la fin de l'humanité

Par Réda Allali

Zakaria Boualem, lassé de penser par lui même, a enfin trouvé son sauveur : l’IA. Il lui a demandé de résumer sa pensée pour lui, tel un commissaire stalinien, espérant un refus ou au moins une protestation devant cet exercice humiliant. Rien du tout, walou, zéro nafs… C’est déprimant. Voilà, à peu près, le résultat, retouché bien sûr.

Nous avons un problème, les amis. Pourquoi perdre du temps à douter, à lire, à discuter, quand une machine peut produire en quelques secondes plus de texte que nous n’en lirons jamais ? Il suffit de poser une question, même mal formulée, et une réponse lisse, polie, raisonnablement convaincante tombe du ciel numérique. Nous voilà rassurés : si la fin du monde arrive, au moins, elle sera bien rédigée.

Peu à peu, la réalité se fond dans la masse. La machine fabrique des visages qui n’existent pas, des discours que personne n’a prononcés, des preuves qu’aucun événement n’a produites. La vérité, cette vieille manie antique, se retrouve noyée dans un océan de contenus plausibles. Chaque vidéo peut être un deepfake, chaque article une hallucination, chaque témoignage un simple copier coller statistique. Chaque chanson une diablerie numérique. On s’indigne encore un peu, puis on finit par hausser les épaules : à quoi bon s’accrocher à la réalité quand la fiction générée est plus confortable et mieux foutue ?

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Le plus beau, c’est que cette machine qui nous désinforme prétend nous “assister”. S’engouffrant sans pitié dans le trou béant de notre paresse, elle corrige notre orthographe, notre style, bientôt nos opinions. Elle nous suggère ce qu’il faut penser d’un livre qu’on n’a pas lu, d’un film qu’on n’a pas vu, d’une personne qu’on ne rencontrera jamais. Pendant que l’IA nous simplifie la vie, elle simplifie aussi notre cerveau, en externalisant sans pitié tout ce qui ressemble de près ou de loin à une compétence, une originalité, une divergence.

“En s’abreuvant des mêmes données, optimisées pour ne froisser personne, l’IA finit par nous renvoyer un langage tiède, standard, à nous faire regretter le lyrisme de la MAP”

Réda Allali

La langue, elle aussi, y passe. En s’abreuvant des mêmes données, optimisées pour ne froisser personne, l’IA finit par nous renvoyer un langage tiède, standard, à nous faire regretter le lyrisme de la MAP. C’est comme si toute la musique du monde était produite par le même personnage, un peu neuneu. Peu à peu, l’originalité devient un bug, la voix minoritaire une anomalie, l’accent un bruit à filtrer.

Pendant ce temps, le lien social se délite à grande vitesse. Pourquoi écouter les histoires bancales de l’Hajja quand une IA peut produire une version plus fluide, mieux structurée et sans temps morts ? Pourquoi perdre des heures à apprendre auprès d’un maâlem exigeant quand un chatbot, toujours disponible, vous donne la solution en trois points précis ? Les anciens, jadis gardiens de la mémoire, deviennent de sympathiques options vintage, émouvantes mais inutilement lentes. La transmission, elle, se fait directement de la base de données au jeune cerveau, sans passer par la case expérience, hamdoullah nous avançons.

Ainsi se dessine une fin du monde très moderne : pas d’astéroïde, pas de champignon nucléaire, juste une lente évaporation de ce qui faisait de nous des humains. Nous resterons bien là, connectés, entourés d’assistants intelligents, fascinés par notre propre débilité numérique. Et lorsque viendra le moment de comprendre comment tout cela a dérapé, il suffira de demander à une IA de nous l’expliquer. Elle écrira notre épitaphe, avec un style impeccable, et nous la remercierons poliment.

Il faut débrancher l’IA avant qu’elle ne nous débranche, et merci.

C’est tout pour la semaine.

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