“Le soleil se lève deux fois” de Soundouss Chraïbi, ou ce que les femmes tissent en silence

À vingt-cinq ans, Soundouss Chraïbi signe “Le soleil se lève deux fois”, un premier roman de la retenue et de la transmission féminine, qui se déploie dans l’intimité des maisons de Tanger. Critique subjective, d’une ancienne directrice de publication de TelQuel, aujourd’hui lectrice attentive.

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À vingt-six ans, Soundouss Chraïbi signe “Le soleil se lève deux fois”, un premier roman de la retenue et de la transmission féminine, qui se déploie dans l’intimité des maisons de Tanger. Crédit: DR

C’est un honneur qu’on ne mesure pas assez lorsqu’on nous le fait : parler du premier roman d’un écrivain. Quand cette plume qui se révèle au monde a été une journaliste de sa rédaction, le canal qui s’exprime est alors celui du cœur. Autant dire le seul qui vaille. Aucune complaisance ne suivra pourtant sur Le soleil se lève deux fois (Gallimard, L’Arbalète). Car le roman de Soundouss Chraïbi a subi, dès sa parution, la plus embêtante des lectures : celle qui confond l’œuvre et l’auteur. J’y ai cédé. Et j’y suis restée. Non parce que ce roman dirait la biographie de son autrice, mais parce qu’il raconte ce qu’est une plume féminine de vingt-cinq ans, solidement ancrée dans son Maroc.

« Le soleil se lève deux fois » de Soundouss Chraïbi.Crédit: DR

Soundouss Chraïbi appartient à cette génération que l’on appelle Gen-Z, souvent réduite à ses postures, parfois caricaturée sans densité, instantanéité des réseaux sociaux oblige. Or son roman fait exactement l’inverse de ce que l’on projette trop vite sur cette génération : il ralentit, il va au fond de ce qui remue ses personnages. Par son ton, la nature du récit, ce roman rappelle aussi la quête de cette génération : l’authenticité.

Car plus qu’un premier roman, ce livre est le témoin d’un chemin. Celui d’une autrice qui s’inscrit dans la littérature marocaine en la pensant comme un écosystème fait d’auteurs, éditeurs, libraires, lecteurs, espaces de transmission. Le geste d’écriture, ici, est nourri par une fréquentation intime du monde du livre, par l’écoute et le dialogue. Soundouss Chraïbi a tenu pendant des années les pages Qitab de TelQuel.

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Il y a cinq ans, Abdellah Taïa lui a offert un déclic lors d’un de ses ateliers d’écriture. « Je n’étais pas venue pour écrire. L’atelier était pour les Slaouis, à Salé, dirigé par un Slaoui. J’étais venue observer comment on redonne aux siens. Et puis j’ai fermé les yeux, j’ai vu un tiroir, une photo de deux sœurs, et Abdellah Taïa m’a dit d’en faire quelque chose. C’était la première page de mon livre », confie-t-elle. Le roman bouclé, Soundouss a essuyé un refus, obtenu un « passable », et n’a fait depuis que travailler. La tenue du texte, sa retenue, son refus de l’esbroufe sont un hommage à cet écosystème d’artisans appliqués des mots qu’elle affectionne tant.

Le roman s’ouvre dans une maison de Tanger, aux fenêtres d’un bleu canard tirant vers le vert. Une maison habitée par quatre femmes, trois générations, réunies pour un décès inéluctable et traversées par un secret de famille. Layal, la petite-fille de cette lignée et narratrice, revient dans cette maison où tout commence et où tout se rejoue. Dès les premières pages, le lecteur est happé par la fraîcheur d’une voix que je connais fluette, douce, d’une grande précision émotionnelle. Et au fond, il n’y a dans ce roman qu’un seul passage à franchir, décliné sous des formes différentes : celui qui mène des femmes à elles-mêmes. Voici, en trois mouvements de seuil, comment Le soleil se lève deux fois nous invite à l’emprunter.

Premier seuil, la pudeur comme puissance

Mama Abla, grand-mère de la narratrice, vous accueille dans un huis clos, sa maison, même si l’acte de propriété est au nom de son mari. Il faut immédiatement se défaire de l’idée que le huis clos serait ici une contrainte ou un enfermement. Chez Soundouss Chraïbi, il est un choix, presque une déclaration politique portée par la femme qui règne en ces lieux : celle de la souveraineté des seuils. On entre parce qu’on est invité. On reste parce qu’on y est attendu. « La maison, le seul endroit où l’on peut ramasser ses miettes en toute dignité », écrit la narratrice, résumant à elle seule la philosophie de ce lieu. L’espace féminin décrit est voulu et organisé par Mama Abla. « Dans le Nord, on n’entre pas chez les gens à l’improviste. Les portes se ferment et ne s’ouvrent que quand on le décide », souligne Soundouss Chraïbi. Une pudeur qui n’a rien d’un retrait, mais qui relève d’un art de vivre.

Loin des clichés sur la société patriarcale, et il faut ici se méfier d’une quatrième de couverture infidèle à l’une des forces du livre, Le soleil se lève deux fois raconte des femmes qui prennent plaisir à se retrouver entre elles, dans la non-mixité, non par exclusion mais par affinité. La 3chiya des femmes du Nord devient ici un rite culturel sublimé. Autour de Mama Abla gravitent ses filles, Faïza et Malika, et sa petite-fille Layal. « Ce sont des femmes qui ne sont pas tapageuses, qui ont beaucoup de retenue », insiste l’autrice, revendiquant une écriture attentive à « l’élégance des femmes du Nord ».

Et cette élégance se déploie précisément dans la pudeur. Pas de sexualité détaillée, pas de corps exposés comme preuve de modernité. La pudeur n’entre pas dans ce roman par la petite porte de la hchouma (honte), mais comme une valeur esthétique à part entière, et même morale, osons le mot. Une manière très belle aussi de dire l’amour sans l’énoncer frontalement. Ces femmes existent pleinement dans un espace qu’elles ont façonné, protégé, transmis.

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Deuxième seuil, Tanger contre son mythe

Tanger est au cœur du roman et pourtant elle n’y est jamais décrite comme on l’attend. Pas d’avenues, pas de façades, pas de pittoresque. Soundouss Chraïbi prend le contrepied du mythe tenace de la ville ouverte, bohème et cosmopolite, hérité des fantasmes masculins et littéraires du XXe siècle. Longtemps, l’autrice elle-même a entretenu un rapport conflictuel à sa ville, cherchant à la fuir. Malgré elle, Le soleil se lève deux fois en donne une image profondément intériorisée.

Tanger ne se regarde pas, elle se goûte. Elle affleure dans les gâteaux que Layal prépare dans la cuisine de sa grand-mère, dans l’odeur de l’huile chaude des churros, dans l’air qui circule entre les pièces de la maison. Elle s’immisce aussi dans l’humeur de Mama Abla, suspendue au sens du vent. « Quand le charki souffle, même les murs deviennent lourds », écrit Soundouss Chraïbi. En bonne Tangéroise qui se respecte, elle fait de la météorologie de sa ville un langage intime.

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Contrairement à l’image d’une hospitalité marocaine sans seuils ni limites, la Tanger du roman repose sur une clarté des frontières. Ici, l’intérieur et l’extérieur ne se confondent pas. Ils se respectent. Cette ville tranche avec le reste du territoire national, non pas seulement par conservatisme, mais par culture du retrait. Rabat, deuxième ville du roman, se donne à voir, se laisse traverser. Tanger, elle, se protège.

À l’image de la réalisatrice Leïla Kilani dans Sur la planche, Soundouss Chraïbi ne corrige pas un mythe, elle le déplace. En racontant la ville depuis ses femmes, elle restitue un quotidien rarement raconté, un espace auquel peu d’hommes ont eu accès et encore moins la légitimité de décrire. Dans une simplicité poétique, la matriarche se déploie : « Mama Abla se préparait. Elle n’était jamais seule, car Faïza à sa gauche la coiffait et Malak à sa droite la maquillait. (…) Elle souriait, car elle se trouvait belle. (…) Sa beauté était l’œuvre de ses filles, appliquées et minutieuses, comme elle les avait voulues. » De là à dire que le roman se construit contre les hommes, il y a un pas qui n’est jamais franchi. Ils n’en sont simplement pas le sujet.

Troisième seuil, transmettre par l’imaginaire féminin

Le soleil se lève deux fois est un roman de ce qui circule entre les femmes. De ce qui se transmet sans se proclamer. Layal a toujours eu le pressentiment qu’on lui cachait quelque chose. Fille unique, petite-fille unique, nièce unique, elle grandit avec l’obsession d’être seule, comme si elle devinait que cette solitude n’était pas sa vérité.

La transmission ne passe pas par les discours, mais comme dans la vraie vie et au cœur des sensibilités, par les gestes, les silences, les objets, les maisons, et plus puissant, nous dit Soundouss Chraïbi : par l’imaginaire. Mama Abla se rêve aristocrate, et répète avec une fierté jamais dissimulée : « Tu sais, je m’appelle Abla. Comme la mère de Hassan II. » Ce fantasme n’est ni naïf ni dérisoire. Il est une manière de se tenir droite dans le monde, en s’inventant une filiation avec la famille la plus noble que notre imaginaire conçoive. Les princesses sont des figures tutélaires, des modèles de grâce et de dignité, profondément ancrées dans la culture populaire et féminine.

L’autre vecteur puissant de cette transmission que convoque Soundouss est le caftan. Il n’est jamais un simple vêtement. « À chaque caftan son occasion », rappelle la narratrice, décrivant avec minutie les étoffes, la sfifa, les perles, cet art exigeant que Mama Abla lui a appris à lire. « Tout est dans la finition, martelait ma grand-mère. » Le caftan devient archive et héritage.

Enfin, à travers Faïza, Malak et Layal, le roman raconte aussi une autre forme de féminisme, moins théorisée, mais tout aussi fondamentale. Celle des femmes qui s’organisent entre elles, qui se soutiennent, qui élèvent ensemble, qui partagent la maternité, la douleur et la responsabilité. « Elle est à nous deux », signifie Faïza en silence en tendant son bébé à sa sœur. Une solidarité organique, qui dit sans slogans ce que des générations de femmes marocaines ont construit dans l’ombre.

Cette transmission est pourtant loin d’être exemplaire, grevée de lourds secrets, qui nous tiennent en haleine tout au long du roman. « Ce sont les silences de tout ce qui n’a jamais été dit qui racontent cette histoire », écrit Soundouss Chraïbi, rappelant que la mémoire féminine se loge autant dans les blancs que dans les récits.

Le soleil se lève deux fois, roman délicat comme de la dentelle, n’appuie pas pour séduire l’étranger, ne lisse pas pour rassurer notre égo fragilisé. Il avance à hauteur de femmes, dans toute leur complexité. Et c’est précisément pour cela qu’il donne envie d’y entrer. Et d’y rester.

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