En moins d’une semaine, 143.164 habitants évacués. L’image est saisissante. Des rues désertes, des autocars alignés moteurs coupés, flottant presque au-dessus des eaux, dans une ville fantôme suspendue aux caprices des éléments.
Pourtant, ce n’est pas l’histoire d’un abandon. C’est celle d’une évacuation massive, coordonnée, assumée. Celle d’un État qui a choisi l’humain avant tout le reste. Vendredi 30 janvier, 20.000 personnes quittaient leurs domiciles. Mardi 3 février à l’aube, le compteur affichait 60.000. Le lendemain, la ville était presque entièrement vide. Du jamais vu dans l’histoire de notre pays.
Une telle mobilisation des moyens de l’État ne s’improvise pas. Du Covid-19 au séisme d’Al Haouz, le Maroc a forgé une mécanique de gestion de crise. Les FAR en première ligne avec leurs moyens logistiques, la Gendarmerie royale, la Sûreté nationale, la Protection civile, jusqu’au ministère de l’Intérieur mobilisé pour les rondes nocturnes…
“Cette capacité à basculer en mode crise est le produit d’un apprentissage par l’épreuve et d’une doctrine claire : la protection des vies prime sur tout le reste”
Le maillage sécuritaire du pays révèle toute son utilité quand le malheur frappe. Pour ceux qui ont quitté Ksar El Kébir, les centres d’estivage du nord — Tanger, Tétouan, M’diq, Fnideq, Assilah — ont été reconvertis en refuges, un accompagnement médical déployé, les commerces sécurisés pour éviter les dérives. Cette capacité à basculer en mode crise est le produit d’un apprentissage par l’épreuve et d’une doctrine claire : la protection des vies prime sur tout le reste.
La leçon a été retenue des erreurs commises ailleurs. À la Nouvelle-Orléans, aux États-Unis, après l’ouragan Katrina en 2005, l’évacuation tardive avait laissé place aux pillages et au chaos. En Allemagne et en Belgique, lors des inondations de juillet 2021, plus de 200 personnes ont péri, coincées chez elles faute d’avoir été contraintes à partir à temps. À Valence, en Espagne, 229 personnes ont trouvé la mort en octobre 2024. Ici, l’ordre d’évacuation, parfois exécuté manu militari face aux récalcitrants, peut sembler brutal. Il est surtout responsable. On ne badine pas avec les vies humaines quand les lâchers d’eau du barrage Oued El Makhazine menacent d’engloutir des quartiers entiers.
Que notre pays sache opérer dans l’urgence n’est plus un secret. Les 27 milliards de dirhams collectés pour le Covid, les 100 milliards promis pour le Haouz, les moyens considérables déployés aujourd’hui dans le Nord sont autant de démonstrations de notre capacité à réagir face à l’imprévisible. Cette réactivité, il faut la saluer sans réserve. Mais reste maintenant l’étape de la reconstruction. L’eau finira par se retirer, les habitants par rentrer chez eux. Et là, un autre défi commence.
L’État sait gérer l’urgence, mais qu’en est-il de l’après ? Associer les populations sinistrées aux décisions qui les concernent. Écouter avant de rebâtir. Les Marocains ont prouvé, à chaque crise, leur extraordinaire solidarité — ces convois de particuliers après le séisme, ces dons records, cette empathie collective qui surgit à chaque épreuve. Il serait temps de canaliser cette énergie au-delà du seul réflexe d’urgence. Car si le royaume sait panser ses plaies, il lui reste à apprendre à les cicatriser ensemble.
