TelQuel : Comment un événement comme la CAN devient-il un enjeu stratégique exposé à des risques informationnels ?
Ali Moutaïb :Un événement sportif de l’ampleur de la CAN devient un objet stratégique dès lors qu’il cesse d’être une simple compétition pour devenir un terrain de projection de puissance. Le sport est aujourd’hui une arène où se mesurent les ambitions géopolitiques. On l’a vu avec le Qatar, qui a fait du Mondial 2022 une vitrine de son soft power, avec la Chine et les JO de 2008, ou même avec les États-Unis qui se préparent pour la Coupe du Monde 2026. La CAN 2025 s’inscrit pleinement dans cette logique.
“Le sport est aujourd’hui une arène où se mesurent les ambitions géopolitiques”
L’enjeu, pour le Maroc, est de projeter sa puissance aux niveaux régional et continental, de capitaliser sur des investissements massifs et de mettre en avant le projet footballistique le plus cohérent et impressionnant d’Afrique. Surtout, cette CAN est une répétition générale avant l’échéance majeure de la Coupe du Monde 2030.
Naturellement, lorsque l’on change de dimension pour entrer dans la cour des grands, on s’expose à des tensions. Les affrontements quittent le terrain purement sportif pour se projeter sur le terrain politique. Le Qatar y a fait face en 2022 avec des campagnes informationnelles intenses. Le Maroc, en affirmant son statut, ne pouvait pas déroger à la règle. Les risques réputationnels et les attaques informationnelles sont le corollaire inévitable de cette nouvelle stature.
Trucage, favoritisme arbitral, collusion : ces accusations relèvent-elles de la contestation spontanée ou de la déstabilisation informationnelle ?
Il est naturel et plutôt sain de protester contre une erreur d’arbitrage ou de crier au favoritisme pour le pays hôte. C’est un réflexe humain. D’ailleurs, le Maroc, en affichant le meilleur niveau d’infrastructure et d’organisation jamais atteint sur le continent, s’exposait inévitablement à de la jalousie et à de la calomnie. C’est dans la nature de l’Homme. La France y a fait face lors de la Coupe du Monde 1998. D’autres avant et après ont connu le même sort.
“Quand des figures d’autorité légitimes amplifient la désinformation, le poison se propage plus vite et plus profondément”
Mais il y a une différence cruciale entre des critiques spontanées et une opération de déstabilisation organisée. C’est précisément ce que nous avons observé durant la CAN 2025 : des acteurs ont volontairement amplifié la vague de colère légitime en injectant de la calomnie, des fake-news et des vidéos deepfakes. Ils ont surfé sur cette vague jusqu’à faire monter la tension progressivement, transformant une frustration normale en une cocotte-minute prête à exploser.
Le plus grave ? Cette campagne a été relayée de manière permanente et systématique, non seulement par des comptes anonymes sur les réseaux sociaux, mais aussi par des acteurs accrédités : des journalistes couvrant l’événement, des entraîneurs comme Pape Thiaw (entraîneur de l’équipe sénégalaise, ndlr) qui ont tenu des propos graves et irresponsables avant la finale. Quand des figures d’autorité légitimes amplifient la désinformation, le poison se propage plus vite et plus profondément. C’est là qu’on passe de la critique à la déstabilisation organisée.
Le Maroc a-t-il suffisamment anticipé la dimension informationnelle de la CAN, notamment face aux rumeurs et narratifs hostiles ?
Le Maroc a parfaitement réussi l’organisation matérielle de l’événement. Les stades, la logistique, la sécurité : tout était au niveau des plus hauts standards internationaux. C’est une réussite indéniable. Cependant, le pays a été pris de court sur le front immatériel : la guerre de l’information. C’est un angle mort stratégique majeur.
La préparation s’est concentrée sur la prévention d’une crise physique (attentat, hooliganisme), mais pas sur celle d’une crise réputationnelle qui se préparait en ligne bien avant le coup d’envoi.

La communication s’est concentrée sur de la valorisation et de la communication corporate. Nécessaire, mais insuffisant. La guerre de l’information nécessite une posture de combat plus active, moins timide. Et cela concerne aussi la société civile. Certains journalistes marocains n’ont d’ailleurs pas été à la hauteur. C’est regrettable. Leur rôle est de débunker, de réagir face à la désinformation. Certains l’ont fait avec brio, mais ce n’était pas assez.
“Au XXIe siècle, la sécurité d’un grand événement se joue autant sur les réseaux sociaux que dans les stades. Et elle se joue aussi dans la cohésion interne”
D’autres ont mené un bashing inconsidéré contre la sélection et Walid Regragui, au moment précis où nous avions le plus besoin d’union sacrée. Quelle autre sélection a subi pareille virulence de ses propres journalistes ? C’est une question qui en dit long. Cette posture a envoyé un message désastreux : alors que nous avions la meilleure sélection du continent (ce qui a été démontré sur le terrain), attaquer sa propre équipe de manière virulente après seulement quatre points engrangés et deux matchs joués a amplifié le narratif hostile. Le message envoyé était : le Maroc est une équipe faible mais aidée par l’arbitrage car elle accueille le tournoi. Cette désunion interne a ouvert la porte, psychologiquement, aux actions hostiles et a renforcé l’impression que le Maroc subissait les événements plutôt que de les contrôler.
C’est une leçon dure mais essentielle : au XXIe siècle, la sécurité d’un grand événement se joue autant sur les réseaux sociaux que dans les stades. Et elle dépend aussi de la cohésion interne du pays hôte.
Comment un pays hôte peut-il réussir l’organisation et la performance sportive tout en restant vulnérable sur le terrain du récit international ?
“Lorsqu’un pays change de dimension, il s’expose mécaniquement à ce type de dénigrement sur la scène internationale. C’est le revers d’un changement de posture”
Cela est étroitement lié à un changement de posture et à la projection de puissance du Maroc. Le pays a déjà démontré, aux yeux du monde, à travers l’organisation de la CAN, qu’il est un acteur crédible et sérieux. D’ailleurs, à la lumière des infrastructures mises en place et du niveau d’organisation atteint, beaucoup estiment que le Maroc a franchi un cap très important, y compris par rapport aux standards espagnols et portugais. Dans la perspective de la Coupe du monde 2030, le Maroc n’apparaît plus comme la quatrième roue du carrosse, mais plutôt comme l’un des leaders du ticket et de cette candidature conjointe. Cela ne fait guère de doute.
Or, lorsqu’un pays change de dimension, il s’expose mécaniquement à ce type de dénigrement sur la scène internationale. C’est le revers d’un changement de posture : on ne peut être attaqué que lorsqu’on est sur le devant de la scène. C’est comparable à un acteur qui passe du théâtre de quartier au cinéma : dès lors qu’il change d’échelle, chacun de ses faits et gestes est scruté.
Le Maroc a coché toutes les cases. Il n’y a eu aucun couac majeur, aucun incident notable, ni sur le plan organisationnel ni en matière d’infrastructures, lesquelles répondent à des standards internationaux élevés. Dès lors, faute de failles objectives, certains cherchent d’autres angles d’attaque. Face à cela, il est indispensable de réagir et de comprendre la logique à l’œuvre.
Ce schéma n’est pas inédit. La Chine en a fait l’expérience lors des Jeux olympiques de 2008, avec des attaques concentrées sur les droits de l’homme ou l’incident autour de la flamme olympique. Aujourd’hui, plus personne ne remet en cause la capacité de la Chine à organiser de grands événements internationaux. Le Qatar a connu un processus similaire, avec les polémiques sur les travailleurs ou les questions LGBT avant la Coupe du monde. Là encore, ces controverses n’ont pas remis en cause, a posteriori, la crédibilité du pays sur le plan organisationnel.
Dans ces deux cas, il s’agissait d’un changement de dimension. Et c’est précisément dans cette phase de transition qu’un acteur est plus exposé aux attaques informationnelles, aux récits hostiles et aux tentatives de délégitimation.
Quelles leçons tirer de la CAN 2025 en matière de veille stratégique et de communication de crise pour les prochaines échéances du Maroc ?
De manière générale, la CAN 2025 constitue une réussite sur le plan de l’organisation, de la sécurité et de la logistique. Il conviendra, par ailleurs, d’en mesurer précisément les retombées économiques pour en tirer un bilan complet. Mais l’un des principaux enseignements de cette compétition concerne le terrain informationnel.
“L’un des principaux enseignements de la CAN ne concerne pas tant la gestion matérielle de l’événement que le terrain informationnel”
Cette problématique dépasse d’ailleurs le seul cadre des grandes manifestations sportives. Elle renvoie plus largement à la posture adoptée par le Maroc, y compris dans le champ économique et entrepreneurial, face aux situations de confrontation informationnelle. Un changement de posture psychologique s’impose manifestement, afin d’assumer pleinement cette exposition accrue et de ne plus subir les narrations hostiles.
Cela suppose également une coordination holistique, fondée sur plusieurs niveaux de lecture. Sur les plans sécuritaire, cybernétique et de l’anticipation de crise, les compétences existent et sont maîtrisées. En revanche, ces dispositifs doivent être articulés dans une approche globale associant étroitement les organisateurs, la Fédération royale marocaine de football, les représentations diplomatiques et la société civile. Il faut être préparé à affronter sur le terrain politique ce que l’on peut qualifier, sans excès, de guerriers informationnels.

Le volet économique est tout aussi central. L’un des enseignements majeurs de la séquence liée à la finale concerne le rôle stratégique des entreprises marocaines, notamment celles qui figurent parmi les sponsors de la CAF et de la CAN. Sans les citer nommément, leur capacité de mobilisation est déterminante. Elles disposent d’un levier d’influence pour exercer une pression structurée, constante et coordonnée auprès des instances continentales, afin d’exiger des clarifications sur les campagnes de dénigrement, qui affectent aussi leur image de marque.
Il faut rappeler que la CAN 2025 a été l’édition la plus rentable pour la CAF, notamment grâce à la qualité de l’organisation, à l’exposition médiatique et aux droits télévisuels générés. Cette réalité économique confère au Maroc et à ses partenaires privés une légitimité accrue.
Enfin, le troisième pilier est sociétal et médiatique. Il renvoie à la nécessité d’un media training renforcé, y compris pour les journalistes marocains eux-mêmes, afin de mieux affronter la confrontation narrative et d’investir le débat public international avec davantage de méthode et d’assurance. Il ne s’agit pas d’entrer dans une logique défensive, mais de développer une véritable vision d’intelligence stratégique et de contre-influence, capable de répondre, d’anticiper et de déconstruire les polémiques avant qu’elles ne s’installent durablement.
