Nous avons attendu 24 heures avant d’écrire ces lignes. Le temps de laisser retomber l’émotion, de rassembler les faits, de vérifier les sources. Le temps, aussi, de ne pas céder à la tentation de la réaction à chaud. Mais les faits sont là, et ils méritent d’être exposés.
Le Sénégal est champion d’Afrique 2025. Mais à quel prix pour l’image du football africain ? Entre le communiqué accusatoire de la Fédération sénégalaise de football (FSF) à la veille du match, la décision de Pape Thiaw de faire sortir ses joueurs du terrain en pleine prolongation et les violences de supporters dans les tribunes, la finale face au Maroc (0-1 a.p.) restera comme l’une des plus controversées de l’histoire de la compétition. Fact-checking.
Une équipe privilégiée ?
Pour comprendre l’absurdité des plaintes sénégalaises, il faut mesurer l’écart de traitement entre l’équipe dirigée par Pape Thiaw et les autres sélections du continent. Logistiquement, le Sénégal a été l’équipe la plus favorisée, à l’exception du Maroc qui joue à domicile. C’est la sélection qui s’est le moins déplacée, puisque les Lions de la Teranga ont disputé leurs six matchs avant la finale à Tanger. Six rencontres dans la même ville, zéro kilomètre parcouru pendant un mois. Il leur a suffi de faire les 250 kilomètres qui séparent la ville du Détroit et Rabat pour crier au scandale.
À titre de comparaison, le Nigeria a dû voyager de Fès à Marrakech (450 km), puis à Rabat (200 km), puis à Casablanca (90 km) pour ses phases finales. L’Égypte a fait Agadir-Marrakech (260 km), Marrakech-Tanger (550 km), puis Tanger-Casablanca (340 km). Ces équipes, également demi-finalistes, ont donc parcouru deux à trois fois plus de distance que le Sénégal.
Avant le match : la guerre des communiqués
Tout commence dans la nuit du 16 au 17 janvier. À 00h30, la FSF publie un communiqué listant de prétendus “dysfonctionnements” dans l’organisation de la finale. Sécurité défaillante, hébergement inadapté, terrain d’entraînement non communiqué, billetterie insuffisante : le réquisitoire est sévère. Le problème ? Presque tout est faux.
La sécurité à la gare : la FSF affirme que l’arrivée de la délégation à Rabat s’est faite “sans dispositif de sécurité adéquat”. La réalité est bien différente. La DGSN et les Forces auxiliaires étaient présentes. Le reporter de RFI qui était sur place décrit une scène maîtrisée : “En deux minutes, les Lions sont assis dans le car.” Aucun incident n’a été signalé.
Mieux : la “foule” dont se plaint la FSF était composée quasi exclusivement de supporters sénégalais, venus accueillir leurs joueurs dans une ambiance festive. Et pour cause : c’est la fédération elle-même qui avait publié sur X, via le compte officiel @GaindeYi l’heure exacte du trajet (“départ Tanger 17h00”). La FSF se plaignait donc d’un attroupement qu’elle avait elle-même organisé. Le tweet a depuis été supprimé, mais le communiqué reste accessible sur fsfoot.sn.
L’hébergement : La FSF prétend avoir dû “protester officiellement” pour obtenir un hôtel 5 étoiles. La CAF a démenti : “La FSF a eu la possibilité de choisir l’hôtel de son équipe avant la finale, et ce choix a été approuvé.” Deux options étaient proposées : l’Amphitrite Palace (5 étoiles, choisi par le Sénégal) et l’hôtel Rihab (4 étoiles, utilisé par le Nigeria et le Cameroun). Le Sénégal a librement opté pour le resort de luxe de Skhirat.
Le terrain d’entraînement : La FSF affirme n’avoir “pas encore reçu la notification du site d’entraînement”. En réalité, c’est elle qui a refusé le Complexe Mohammed VI — pourtant utilisé sans problème par l’Algérie, le Cameroun et le Mali — au motif qu’il s’agissait du “camp de base de l’équipe adverse”. Une alternative (l’annexe du complexe Moulay Abdellah) a été proposée et confirmée le jour même. Il faut mesurer l’écart entre leur discours et celui du reste du continent. Lors de sa visite au Complexe Mohammed VI de football à Salé, le Nigérian Alex Iwobi a comparé les installations à St George’s Park, le centre d’entraînement de l’équipe nationale anglaise. Le milieu de terrain de Fulham, formé à Arsenal, s’est même inquiété de savoir “si Hakimi pouvait le voir par la fenêtre pendant les entraînements” ; on lui a répondu que le complexe disposait de 11 terrains d’entraînements. À la plus grande surprise et au plus grand bonheur du joueur nigérian qui a répété : “Il y en a 10 autres ?”`
La billetterie : La FSF déplore une dotation “insuffisante”. Une affirmation trompeuse, car elle a pourtant reçu 2850 billets (300 Cat. 1, 850 Cat. 2, 1700 Cat. 3), soit le quota réglementaire de 5 % prévu par la CAF pour les finales. C’est la confédération africaine, et non le Maroc, qui fixe ces quotas. Les mêmes règles s’appliquent à toutes les sélections.
Le désaveu est venu de Dakar. Quelques heures après le communiqué de la FSF, le ministère sénégalais des Affaires étrangères a publié sa propre mise au point, rappelant “l’excellence des relations séculaires d’amitié et de solidarité entre le Sénégal et le Maroc” et soulignant que le Maroc avait, depuis le début de la CAN, “fait preuve d’une coopération exemplaire”. Le ministère appelait “l’ensemble des acteurs à préserver un esprit de responsabilité, de respect et de fair-play”. Un vrai recadrage diplomatique.
Pape Thiaw : le double discours
En conférence de presse d’avant-match, le sélectionneur sénégalais a tenu des propos contradictoires. D’un côté, il s’est plaint que ses “joueurs étaient en danger” et a comparé défavorablement l’organisation marocaine à celle du CHAN 2023 en Algérie (“Là-bas, ça s’était très bien passé. Ici, je préfère ne pas en parler”). De l’autre, il a déclaré : “L’organisation est belle et on en parle partout dans le monde. Un grand merci au Maroc qui a relevé le niveau de la CAN.”
La comparaison avec l’Algérie, abondamment relayée par les médias algériens, est doublement fallacieuse. D’abord parce que le CHAN (réservé aux joueurs évoluant dans leur championnat national) et la CAN sont incomparables en termes de visibilité, d’affluence et d’enjeux médiatiques. Ensuite parce que Thiaw lui-même a reconnu l’excellence de l’organisation marocaine. Cette référence algérienne apparaît donc comme une provocation gratuite plus qu’une critique fondée.
Pendant le match : le chaos
Il faut comprendre ce qui s’est passé dans les dernières minutes du temps réglementaire. Car c’est là que la stratégie de victimisation orchestrée par la FSF et amplifiée par Pape Thiaw a produit ses effets les plus dévastateurs. 90e+2 : sur un corner, Ismaïla Sarr pense ouvrir le score pour le Sénégal. Mais l’arbitre avait sifflé avant le but en raison d’une poussette d’Abdoulaye Seck sur Achraf Hakimi.
90e+8 : sur un autre corner, Brahim Díaz s’écroule dans la surface après un contact avec El Hadji Malick Diouf. L’arbitre consulte la VAR et accorde un penalty au Maroc. Si le contact existe, la décision est discutable — comme toute décision arbitrale. Mais c’est à ce moment que tout bascule. Et c’est là que le travail de sape a porté ses fruits. Pendant 48 heures, la FSF avait martelé que le Maroc cherchait à “déstabiliser” le Sénégal. Pendant 24 heures, Pape Thiaw avait répété que ses joueurs avaient été “mis en danger”. Le narratif du complot était planté.
90e+12 : sur ordre de Pape Thiaw, les joueurs sénégalais quittent le terrain et regagnent les vestiaires. Fait sans précédent dans l’histoire des finales de CAN. C’est le signal. Dans les tribunes, la situation dégénère immédiatement. Les supporters sénégalais — et notamment les membres du 12ème Gaïndé, présents dans le stade — avaient été conditionnés à voir dans chaque décision défavorable la confirmation d’une machination contre leur équipe. Il tentent alors d’envahir la pelouse. Des bagarres éclatent avec les stadiers. Des chaises sont utilisées comme projectiles. Un stadier, gravement touché à la mâchoire, est évacué sur civière sous les yeux de millions de téléspectateurs. D’autres agents de sécurité sont blessés. Le chaos provoqué par un seul homme dure près de vingt minutes.
Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas une réaction spontanée. C’est le résultat direct de la rhétorique incendiaire distillée depuis la veille. Quand un sélectionneur passe 24 heures à expliquer que son équipe est victime d’un complot, quand une fédération publie un communiqué accusant le pays hôte de tous les maux, les supporters finissent par croire qu’ils sont en guerre — et qu’ils doivent se défendre.
Un seul joueur refuse d’obéir à l’ordre de quitter le terrain : Sadio Mané. Le capitaine reste sur la pelouse, puis court vers les vestiaires en répétant “on joue comme des hommes”. C’est lui qui convainc ses coéquipiers de revenir. Sans son intervention, le Sénégal aurait perdu par forfait — les articles 82 et 84 du règlement de la CAN sont formels sur ce point. 90e+24 : le match reprend enfin. Brahim Diaz tente une panenka sur le penalty. Raté. Édouard Mendy capte le ballon. Le Sénégal respire. 94e (prolongation) : Pape Gueye marque le but de la victoire. Le Sénégal est champion d’Afrique. Mais dans quelles conditions !
À Dakar : la communauté marocaine prise pour cible
Pendant que les supporters sénégalais célébraient dans les rues de Dakar, la communauté marocaine vivait des heures d’angoisse. Des images que nous avons pu consulter montrent des scènes inquiétantes : des restaurants tenus par des Marocains saccagés, des vitrines brisées, des établissements pris pour cible. Des vidéos montrent des Marocains résidant au Sénégal, terrifiés, priant pour que Brahim Diaz rate son penalty. Non pas par esprit sportif, mais par peur des représailles en cas de victoire marocaine. Une scène qui en dit long sur le climat qui régnait dans certains quartiers de la capitale sénégalaise.
ضياع ضربة جزاء ابراهيم دياز حال دون وقوع مأساة، وأنقذ حياة جماهير مغربية حوصرت في السنغال 🤯⚽#Viral_O pic.twitter.com/6DlvgzN3Aa
— Hespress هسبريس (@hespress) January 19, 2026
Ces débordements contrastent cruellement avec l’accueil réservé aux supporters sénégalais au Maroc tout au long de la compétition — pendant un mois à Tanger, mais aussi lors de la fameuse arrivée à la gare de Rabat-Agdal dont la FSF s’était plainte. Ils contrastent aussi avec le communiqué de l’ambassade du Maroc à Dakar, publié avant la finale, qui appelait les Marocains résidant au Sénégal à vivre le match “dans un esprit de fraternité, de retenue et de responsabilité”. Un appel à la sagesse qui, visiblement, n’a pas trouvé d’écho de l’autre côté.
Les sanctions en vue
Les réactions officielles n’ont pas tardé. Le président de la FIFA, Gianni Infantino, a condamné des “scènes inacceptables” et jugé “inadmissible de quitter le terrain de cette façon”. La CAF a ouvert une procédure disciplinaire. Les sanctions potentielles sont lourdes : amendes de 50 000 à 100 000 euros, suspensions de 4 à 6 matchs pour les joueurs et le staff concernés — applicables dès la Coupe du monde 2026, où le Sénégal affrontera notamment la France en phase de groupes. Ultime ironie : le ministère sénégalais des Affaires étrangères a publié un nouveau communiqué après la finale pour féliciter le Maroc pour “l’organisation parfaite de cette compétition continentale de haut niveau”. Double désaveu de la FSF par la diplomatie sénégalaise.
Le Sénégal a remporté la CAN 2025 sur le terrain. Sportivement, les Lions de la Teranga ont fait le travail, portés par un Sadio Mané élu meilleur joueur du tournoi. Mais la stratégie de déstabilisation orchestrée par la FSF avant le match, la décision irresponsable de Pape Thiaw de faire sortir ses joueurs et les violences de certains supporters ont durablement entaché ce sacre.
Sur les cinq accusations formulées par la FSF, quatre étaient factuellement fausses ou trompeuses. La seule qui se vérifie — le quota limité de billets VVIP — relève des règles de la CAF, pas du pays hôte. La comparaison avec l’Algérie était une provocation gratuite, contredite par les propres déclarations du sélectionneur. Et leur comportement pendant le match aurait dû coûter le titre aux Sénégalais. À vouloir gagner la bataille de la communication avant de gagner le match, le Sénégal a finalement perdu sur les deux tableaux : son titre est acquis, mais son image est écornée. Et le football africain avec.
