Dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, l’historien grec Thucydide rapporte un dialogue entre une délégation athénienne et les représentants de Mélos, une petite île de la mer Égée. Les ambassadeurs d’Athènes exigent des habitants pacifiques de Mélos qu’ils se soumettent à la domination de la cité grecque pour en devenir les sujets. Ces derniers tentent d’expliquer qu’ils sont neutres dans le conflit opposant Athènes à Sparte, et qu’ils ont toujours été des citoyens libres et indépendants. Face à leurs interlocuteurs, ils invoquent la justice, la paix et le soutien divin dû aux opprimés.
La réponse des Athéniens est d’un réalisme glaçant : ils expliquent aux habitants de Mélos que le seul moteur de l’action est la force ; que “la justice n’intervient qu’en présence de puissances égales” et que, chez les dieux comme chez les hommes, on “tend à la domination partout où la force prévaut”. Ils concluent leur démonstration par ce qu’ils considèrent comme une loi naturelle de l’histoire : “Les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent céder”. On imagine aisément le président américain Donald Trump tenir ce discours athénien, vieux de 2500 ans, pour justifier sa décision d’enlever le président vénézuélien Nicolás Maduro en janvier 2026.
“Il faut être d’une naïveté béate pour refuser de croire que les rapports de force façonnent les relations entre les États”
Il faut être d’une naïveté béate pour refuser de croire que les rapports de force façonnent les relations entre les États, et que les relations internationales comportent une part intrinsèque de violence et de domination. Mais il faudrait être aussi d’un cynisme absolu pour penser que le droit international n’existe pas ou, surtout, qu’il ne sert à rien. Le droit international et les institutions mises en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale ne sont ni parfaits, ni exempts de critiques. Néanmoins, ils ont contribué, malgré leurs imperfections, à la régulation de l’usage de la force, à la prévention des conflits et à l’instauration d’un minimum de règles dans les échanges entre nations.
L’opération américaine au Venezuela s’inscrit dans un processus d’effondrement de ces règles, au même titre que l’invasion russe de l’Ukraine et la guerre israélienne à Gaza. Sans éprouver de sympathie particulière pour Maduro — ennemi de l’intégrité territoriale du Maroc, de surcroît — il ne faudrait pas voir son rapt par les États-Unis comme une bonne nouvelle pour notre pays. Le délitement des liens de droit et de souveraineté, la marche du monde vers des conflits militaires globaux, le retour de la guerre comme principal moyen de résolution des différends et, enfin, l’effacement des instances internationales d’intermédiation ne peuvent réjouir une nation comme la nôtre, qui aspire à la stabilité et au développement économique et social.
“Dans ce climat de tension mondial, les alliances risquent de se complexifier”
Dans ce climat de tension mondial, les alliances risquent de se complexifier, tandis que les coûts militaires et diplomatiques pour assurer notre protection deviendront de plus en plus onéreux. Nous ne devons compter que sur notre agilité, nos atouts et notre propre puissance pour survivre au retour du monde des grands prédateurs.
