Si vous demandez à quelqu’un de ma génération ce qu’il faisait et où il se trouvait quand le Maroc a perdu la finale de la Coupe d’Afrique contre la Tunisie en 2004, quand Mustapha Hadji a marqué son incroyable retourné contre l’Égypte en 1998, ou encore quand Hakim Ziyech a raté son penalty contre le Bénin en 2019, il y a de fortes chances que cette personne vous réponde avec une précision et une netteté de mémoire étonnantes. Les souvenirs se font plus vifs encore lorsqu’il s’agit de la Coupe du Monde et des matchs disputés par le Maroc au fil de ses huit participations. Certains détails sont contés avec des étoiles dans les yeux, quand d’autres sont décrits avec amertume.
“Que l’on soit prince héritier ou citoyen ordinaire, on célèbre avec la même ferveur un but victorieux du Mountakhab”
Le football — et on n’apprend rien à personne en l’écrivant — est une formidable fabrique de mémoire collective. Il permet à une société de tisser des liens indéfectibles entre les individus et les groupes qui la composent. Durant un match ou une compétition, le temps est suspendu, les clivages s’effacent et le pays entier vibre à l’unisson. Que l’on soit prince héritier ou citoyen ordinaire, on célèbre avec la même ferveur un but victorieux du Mountakhab.
À la fin du XIXe siècle, l’historien français Ernest Renan définissait la nation comme une “âme” constituée de deux éléments : “L’un est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble.” Le premier élément relève du passé, tandis que le second appartient au présent et au futur. La combinaison de ces deux composantes produit ce “plébiscite de tous les jours”, selon la jolie formule de Renan, permettant aux habitants d’un pays de continuer à faire nation.
Dans un monde où l’on fait de moins en moins la guerre — malgré l’ambiance belliqueuse qui règne en ce moment —, les matchs de football fournissent aux nations leurs moments de gloire, de victoire et de défaite. Les compétitions sportives ont remplacé les batailles et les équipes nationales sont devenues des ersatz d’armées. C’est ce qui explique l’attachement viscéral des Marocains à leur sélection, mais aussi leur fierté face à l’organisation impeccable de la Coupe d’Afrique des nations dans leur pays.
Cette grand-messe africaine permet aux Marocains d’échapper, le temps d’un mois, à la médiocrité de leur classe politique, à l’incompétence de leur gouvernement et à l’irresponsabilité de leurs élus. Elle leur prouve qu’un autre Maroc est possible : organisé, méthodique et rationnel. Certains y verront évidemment un anesthésiant de la conscience citoyenne, un “opium du peuple” détournant l’attention des véritables problèmes. Cette analyse est aussi fausse que dépassée. D’abord, parce que nous avons tout le reste de l’année pour nous confronter à nos défaillances. Ensuite, et surtout, parce que l’excellence appelle l’excellence. Le niveau d’exigence des citoyens vis-à-vis de l’État ne fera que croître après un tel événement. Car si le Maroc est capable de bâtir des infrastructures sportives de classe mondiale, il doit être tout aussi capable de livrer des hôpitaux, des écoles et des universités du même standard.
Pour le moment, souhaitons simplement que le Onze national remporte cette Coupe d’Afrique. Ce serait un héritage mémoriel immense pour les générations de Marocains à venir.
