En octobre dernier, le Maroc a remporté deux victoires inédites. La première a eu lieu au Chili, où l’équipe nationale de football a remporté la Coupe du monde des moins de 20 ans en battant l’Argentine. La seconde s’est produite sur le terrain diplomatique, où le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution qui appuie fermement le plan d’autonomie marocain concernant le dossier du Sahara. Bien qu’il s’agit ici de terrains très différents, ces deux succès reposent sur un même socle : une vision stratégique sur le long terme, un travail assidu et une persévérance constante.

Dans la continuité de ces réalisations, les Marocains semblent plus que jamais impatients de transposer cette culture de la réussite dans le développement du Royaume. Le Nouveau Modèle de Développement (NMD), publié en mai 2021, est venu donner une vision, un rêve, un enchantement collectif pour un pays prospère en 2035. Or, depuis sa publication, le NMD n’a fait l’objet d’aucune évaluation, de questionnement ou de revue, alors même que le monde et, dans une moindre mesure, le pays ont connu de profondes mutations économiques, géopolitiques, technologiques et sociales.
Depuis la présentation des recommandations du NMD au roi Mohammed VI en 2021, le pays a été confronté à de nouvelles réalités. D’abord, la sécheresse est devenue une contrainte structurelle. Les répercussions sur l’agriculture, la croissance économique et le marché du travail sont palpables. Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), le taux de chômage est passé de 11,9 % début 2022 à 12,8 % en juin 2025, avec une situation plus dégradée dans les zones rurales.
Malgré une dynamique positive dans des secteurs tels que l’industrie, l’immobilier, le tourisme, les banques et les assurances, la croissance du PIB s’est stabilisée autour de 3 %, loin des 7 % fixés par le NMD. De surcroit, l’inflation galopante qu’a connu le pays durant ces dernières années a érodé le pouvoir d’achat des ménages, réduit la base de la classe moyenne et accentué les inégalités sociales, comme l’illustre l’indice de Gini, qui a franchi le seuil des 40 % en 2022 (source HCP).
Depuis la présentation du rapport sur le NMD, la FIFA a désigné le Maroc comme co-organisateur de la Coupe du monde 2030 aux côtés du Portugal et de l’Espagne. La feuille de route des investissements et la liste des projets prioritaires ont dû être renforcées pour accélérer la mise à niveau du pays et renforcer ses capacités en matière d’infrastructures, d’accueil, de transport et de réseaux. Enfin, le recensement de 2024 a révélé que des dynamiques démographiques et sociétales profondes se sont opérées durant la dernière décennie. Celles-ci sont loin d’être un détail dans la trajectoire de développement du Maroc.

Sur le plan international, les guerres à Gaza et en Ukraine, les recompositions d’équilibres géopolitiques, les tensions commerciales entre les États-Unis et le reste du monde, la course effrénée aux terres rares et les transformations disruptives générées par l’intelligence artificielle (IA) ont accéléré les mutations économiques, géopolitiques, sociales, culturelles et technologiques. À la lumière de ces réalités, plusieurs recommandations du NMD nécessitent aujourd’hui une revue, un ajustement, voire une recalibration structurelle.
Au lendemain de la pandémie de Covid-19, le Maroc, sous l’impulsion du roi Mohammed VI, a engagé des réformes audacieuses. Le pays a lancé des programmes transformateurs dans les domaines de l’infrastructure, du transport, de l’énergie, de l’eau et de l’assainissement. L’assurance maladie obligatoire a été étendue à près 22 millions de citoyens. Sa mise en œuvre administrative, même si elle demeure imparfaite, s’est faite avec célérité.
En outre, des ressources importantes ont été mobilisées pour bâtir, équiper et moderniser des hôpitaux. Néanmoins, les résultats sur le terrain peinent à répondre aux attentes de la population, et ce en raison du manque du personnel soignant, de l’absence d’une carte sanitaire et d’une gouvernance défaillante.
De même, la réforme de l’éducation, menée par Chakib Benmoussa, ancien ministre de l’Éducation nationale et président de la Commission en charge du NMD, n’a pas suscité l’adhésion et l’appui nécessaires des parties prenantes. L’école, socle de l’égalité des chances, peine toujours à faire revivre l’espoir de mobilité sociale par le mérite chez la jeunesse marocaine.
“À la veille de son cinquième anniversaire, il est impératif que le NMD fasse l’objet d’une évaluation minutieuse à l’aune des politiques publiques menées jusqu’ici”
À la veille de son cinquième anniversaire, il est impératif que le NMD fasse l’objet d’une évaluation minutieuse à l’aune des politiques publiques menées jusqu’ici. La santé et l’éducation ne sont pas les seuls secteurs à réexaminer. La politique d’investissement mérite également une attention particulière. En effet, malgré les efforts engagés à travers la nouvelle charte de l’investissement et les hausses successives des dépenses publiques, l’investissement privé reste atone. À ce rythme, il est peu probable que le secteur privé contribue aux deux tiers de l’investissement total d’ici 2035, comme le préconise le NMD.

En outre, l’investissement souffre d’un manque de productivité. Le ratio ICOR (Incremental Capital-Output Ratio), qui mesure l’efficacité de l’investissement, continue de stagner à douze, l’un des niveaux les plus élevés d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Face à ces défis, la stratégie d’investissement devrait être revue pour privilégier les projets à fort impact, créateurs d’emplois et alignés sur les priorités stratégiques.
Cette stratégie devrait reposer sur des critères transparents d’allocation des ressources et de maturité des projets. Un pilotage rigoureux à travers des évaluations périodiques, une instauration d’une gouvernance axée sur les résultats, une définition d’indicateurs de performance clairs, une responsabilisation renforcée des parties prenantes et une accélération de la transformation digitale contribueraient à améliorer l’efficacité de l’investissement et le climat des affaires.
Pour garantir que le NMD reste à jour et adapté aux mutations locales, continentales et mondiales, un comité scientifique pluridisciplinaire pourrait être chargé d’identifier les tendances structurelles mondiales et d’ajuster le NMD en conséquence. Enrichir le débat public par le truchement de débats, de colloques et d’ateliers renforcerait l’appropriation du modèle. Cette approche inclusive permettrait aux partis politiques, à la société civile, aux médias et aux jeunes de devenir des acteurs à part entière dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation du modèle de développement du pays.
Le rôle du NMD pourrait être inscrit également dans la loi de finances, en liant directement les mesures budgétaires aux priorités du NMD. Un suivi rapproché de l’exécution budgétaire et une identification régulière des points de blocage mitigeraient le risque d’une mise en œuvre à deux vitesses.
Sur le plan stratégique, un comité de pilotage placé sous leadership du souverain marocain garantirait la cohérence et le respect des engagements pris dans le cadre du NMD. Par ailleurs, un tel comité pourrait aussi prodiguer des orientations stratégiques, opiner sur le séquencement et ajuster l’horizon de mise en œuvre du NMD. Parallèlement, le Chef du gouvernement pourrait diriger une task force chargée de coordonner l’action gouvernementale, d’éliminer les goulots d’étranglement, de simplifier la prise de décision et de faciliter l’arbitrage.
“Encourager la reddition des comptes revitaliserait la dynamique du NMD et raviverait la confiance dans la démocratie représentative”
Encourager la reddition des comptes revitaliserait la dynamique du NMD et raviverait la confiance dans la démocratie représentative. A cet égard, le rôle du Parlement dans l’évaluation des politiques publiques est plus que jamais primordial. Cette mission doit être pleinement incarnée à travers la mise en place d’un cadre clair pour une évaluation périodique des politiques liées au NMD. Les députés devraient s’assurer qu’ils disposent des outils techniques et analytiques nécessaires pour remplir leur mandat.
Les réalisations récentes du Maroc sur les plans sportif et diplomatique illustrent sa capacité à se projeter et à traduire une vision claire en résultats concrets. Aujourd’hui, le défi réside désormais dans la transformation de cette dynamique en un état d’esprit pérenne, ancré dans la performance, enraciné dans la transparence, et consubstantiel à la culture de la responsabilité et du bilan.
D’ici 2030, le Maroc devra probablement concevoir un nouveau modèle de développement. Sa crédibilité dépendra fortement de la préservation de la pertinence et de l’exécution du modèle en cours. Auguste Comte soulignait l’importance de « savoir pour prévoir afin de pouvoir ». Dans le cas du modèle de développement marocain, il s’agirait plutôt de « revoir pour prévoir afin de (potentiellement) pouvoir ».
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A propos de l’auteur
Kamal Zine est un expert dans les domaines de la finance et du développement. Il possède une expérience dans des organismes de développement africains et internationaux. Il a également travaillé dans des banques d’investissement et des cabinets de conseil où il a accompagné des entités publiques et privées dans la conception et le mise en œuvre de leurs stratégies de transformation, d’investissement et de financement. Kamal Zine est diplômé de Sciences Po Paris et de Kedge Business School.
