L'arbre qui cache la forêt

Par Yassine Majdi

Mohamed Saâd Berrada est, depuis plusieurs semaines, au cœur d’une polémique qui n’en finit pas. Accusé de conflit d’intérêts par Abdellah Bouanou, chef du groupe parlementaire du PJD, en pleine session de questions orales à la Chambre des représentants, le ministre de l’Éducation nationale a tenté de s’expliquer.

Au centre des accusations : les marchés publics dont a bénéficié Pharmaprom, société pharmaceutique dont il est actionnaire. Autre grief — infondé par ailleurs—, le non-respect de la loi l’obligeant à démissionner des organes de gestion de l’entreprise lors de sa nomination.

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Le secteur pharmaceutique est un monde de lobbying intense, d’appels d’offres stratégiques, de relations opaques entre décideurs publics et opérateurs privés… Un monde où tous les coups sont permis pour préserver les marges et gagner des parts de marché. Rien d’étonnant, dès lors, que les soupçons de conflit d’intérêts deviennent inévitables quand une entreprise dont un ministre est actionnaire décroche des marchés qui se chiffrent au total en dizaines de millions de dirhams, quoi qu’en disent les documents.

Ce que ces polémiques sur d’éventuels conflits d’intérêts éclipsent, c’est l’avenir de plus de sept millions d’élèves de l’école publique.

Yassine Majdi

Mais le véritable scandale est ailleurs. Ce que ces polémiques éclipsent, c’est l’avenir de plus de sept millions d’élèves de l’école publique. Mohamed Saâd Berrada est à la tête d’un ministère stratégique, en pleine réforme. Chaque heure qu’il consacre à gérer cette affaire est une heure perdue pour l’Éducation nationale. Depuis son arrivée, le ministre peine à imprimer une vision claire sur les dossiers structurants : réforme des programmes, refonte des curricula, pénurie chronique d’enseignants dans certaines régions, formation initiale et continue des professeurs…

À ces défis stratégiques s’ajoutent des dysfonctionnements plus immédiats dont il porte l’entière responsabilité : manuels scolaires introuvables deux mois après la rentrée, relèvement brutal et sans explication de l’âge de recrutement des enseignants, conflits à répétition avec les syndicats, écoles pionnières dépourvues d’équipements et de directeurs…

“Même à pleine capacité, un ministre compétent peinerait à mener à bien la titanesque réforme de l’éducation nationale. Un ministre empêtré dans les polémiques ne peut pas porter un tel projet”

Yassine Majdi

La réforme de l’éducation nationale est un chantier titanesque. Même à pleine capacité, un ministre compétent peinerait à le mener à bien. Un ministre empêtré dans les polémiques, soupçonné de conflit d’intérêts et qui ne semble pas avoir saisi les enjeux de la réforme ne peut tout simplement pas porter un tel projet. En avril 2022, Chakib Benmoussa, alors à la tête du ministère, qualifiait l’éducation de “mission essentielle et des plus nobles”, de “priorité de la nation” autour de laquelle existe un consensus. Mohammed VI lui-même en a fait un axe central de son règne, comme il l’a rappelé lors de son récent discours d’ouverture de la session parlementaire d’automne.

Les déboires du ministre actuel, ainsi que ceux de plusieurs de ses prédécesseurs, obligent à se poser une série de questions de fond. Comment sanctuariser ce ministère ? Comment lui donner la stabilité nécessaire pour mener une réforme de long terme dont dépendent le développement et la stabilité du pays ? Comment redonner à l’école son rôle d’ascenseur social, qui ouvre des perspectives à des millions d’enfants des classes moyennes et populaires que le système actuel condamne à un avenir incertain ?

Une solution serait d’en faire un ministère de souveraineté, préservé des turbulences politiques, des enjeux électoraux et des aléas personnels de son titulaire, à l’image des Affaires étrangères ou de l’Intérieur, sanctuarisés depuis plusieurs décennies. Un ministère dont la mission est trop vitale pour être prise en otage par les controverses, ou l’incompétence, de celui qui le dirige. Aujourd’hui, c’est loin d’être le cas.

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