[Tribune] CAN : pour les personnes handicapées, la billetterie reste fermée

Par Jad Benhamdane

Trois phases de billetterie pour la Coupe d’Afrique des nations, trois attentes déçues. Malgré les promesses d’un “onglet dédié”, la plateforme officielle reste muette pour les personnes en situation de handicap. Pendant ce temps, d’autres billetteries prouvent que le geste est simple. Récit d'une inclusion qui reste hors ligne.

Il y a quelques semaines, j’ai publié une première chronique. On m’avait alors répondu, avec un ton grave et rassurant, que “la phase suivante [d’achat des billets de la CAN, ndlr] comportera un onglet dédié” pour les personnes en situation de handicap. J’ai pris cette phrase au sérieux. Samedi, à l’ouverture de la troisième phase, j’y ai cru une nouvelle fois. J’ai attendu dans la file numérique, longtemps, comme tout le monde. Puis la page s’est enfin affichée.

Et là : rien.

L’onglet fantôme

Pas d’onglet. Pas de rubrique. Pas de parcours prévu pour la personne en fauteuil et celle qui l’accompagne. Juste une plateforme pleine à craquer… et un silence fonctionnel à l’endroit précis où il aurait fallu un simple clic de plus.

“Sur la plateforme de vente de billets de la CAN, pas de parcours prévu pour la personne en fauteuil et celle qui l’accompagne”

Jad Benhamdane, supporter de foot en situation de handicap

Entre-temps, la Confédération africaine de football (CAF) m’avait répondu par mail. Une réponse polie, formatée, promettant que “les modalités seront communiquées prochainement”. Le ticket a été clôturé, la question, elle, ne l’a jamais été. Trois phases plus tard, aucune modalité n’est visible, nulle part.

La preuve par Webook

Ce qui rend la situation encore plus difficile à avaler, c’est ce qui s’est passé vendredi à Tanger. Pour le match Maroc–Mozambique, Webook, une autre plateforme — pourtant opérant dans le même écosystème —, a de nouveau ouvert une catégorie claire, lisible, pour les personnes en fauteuil. En quelques minutes, j’ai pu obtenir deux places — pour la personne en fauteuil et pour celle qui l’accompagne — à un tarif de surcroît très symbolique. La preuve est là : la technologie existe, l’infrastructure est prête, le geste est possible. Il a déjà été posé.

Alors pourquoi ce décalage si étrange entre ce que le pays sait faire… et ce que la billetterie officielle refuse encore de voir ?

Ce n’est pas un manque technique : la preuve existe, concrète, opérationnelle.

Ce n’est pas un manque de temps : trois phases ont défilé.

Ce n’est pas un manque d’intention affichée : on m’a répondu, parfois même avec une pointe de reproche.

Alors quoi ?

Il reste une explication plus simple, plus crue : ce n’est pas dans les priorités. Et quand ce n’est pas prioritaire, les invisibles le restent.

J’ai reçu un message de Wanaut Experiences. Le ton était correct, presque blessé, estimant mon propos “injuste” au regard de leur engagement. Je n’ai aucune raison de douter de la bonne foi individuelle des personnes qui travaillent sur ce dossier. Mais une chose est certaine : quelle que soit la sincérité des discours, le résultat, lui, ne bouge pas. Et c’est à ce résultat que l’on vit, que l’on renonce… ou que l’on renvoie un miroir.

“Un pays peut construire des stades magnifiques, peaufiner ses tribunes, ajuster ses rampes au millimètre près, et buter malgré tout sur un onglet manquant pour les personnes en situation de handicap”

Jad Benhmadane, supporter de foot en situation de handicap

Je ne cherche ni faveur ni indulgence. Je ne demande pas un traitement de luxe, juste un mode d’emploi normal : une rubrique visible, une procédure simple, un tarif clair pour le duo formé par la personne en fauteuil et celle qui l’aide à se déplacer. Rien de plus, rien de moins. Le genre de détail qui, pour certains, est un point de menu, et pour d’autres, la différence entre rester chez soi ou vivre un moment de communion nationale.

Je n’ai pas l’impression d’avoir perdu une bataille. J’ai plutôt la sensation d’avoir touché du doigt un angle mort. Un pays peut construire des stades magnifiques, peaufiner ses tribunes, ajuster ses rampes au millimètre près, et buter malgré tout sur un onglet manquant. Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix. Ou une absence de choix.

Hier, j’y croyais encore.

Aujourd’hui, j’ai compris.

Demain, j’espère encore — mais cette fois, je sais que l’espoir, lui aussi, a besoin d’atterrir entre de bonnes mains : celles qui transforment les principes en pratiques, pas seulement celles qui s’affichent en première ligne des événements où l’on parle d’inclusion sans toujours la faire exister.

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Jad Benhamdane, 48 ans, est myopathe de naissance. Diplômé en finance de l’ISCAE et titulaire d’un master de l’École Hassania des Travaux Publics, il évolue depuis plus de 25 ans dans le milieu bancaire, avec une trajectoire marquée par l’intelligence économique, domaine dans lequel il a toujours exercé. Après sept années chez Attijariwafa bank, il dirige aujourd’hui l’entité analyse économique et sectorielle de Bank of Africa.

Passionné du verbe, il est également l’auteur de Ma vie en marche, un roman autobiographique publié en 2015, réédité deux fois et traduit en arabe. Dans cet ouvrage à succès, il partage avec humour et lucidité son parcours personnel et professionnel en fauteuil roulant, démontrant que l’épanouissement et la réussite sont possibles au-delà des différences.

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