Botola, le miroir brisé 

Par Nassim El Kerf

Il y a quelque chose de profondément ironique dans le Maroc du foot. On aligne les Coupes du Monde comme d’autres alignent les excuses. U17, U20, A, féminines, futsal… le Maroc coche toutes les cases du progrès. Une demi-finale mondiale, un top 6 mondial au futsal, deux finales de CAN féminines, des U20 champions du monde, des académies qui exportent des pépites, des binationaux qui choisissent le drapeau rouge et vert sans hésiter. La machine tourne, patiemment, méthodiquement. On a trouvé la formule : formation, scouting, discipline, continuité. Et puis, il y a la Botola. Notre miroir brisé.

Le choc des mondes. D’un côté, un modèle national qui inspire. De l’autre, une Botola qui s’épuise dans son propre décor. Le dernier derby casablancais, triste condensé d’impuissance (0–0, deux tirs cadrés, cent vingt ballons perdus), a résumé dix ans de marche arrière. Sur la pelouse, zéro joueur formé dans son club. Zéro. Ni au Raja, ni au Wydad. Deux institutions jadis bâties sur la formation, aujourd’hui prisonnières d’un recrutement compulsif, à courte vue, dicté par l’urgence du week-end.

“Les clubs de Botola ne forment plus. Ils consomment des joueurs, interchangeables, usés à force de tourner dans le même carrousel”

Nassim El Kerf

Le paradoxe est cruel : jamais le Maroc n’a eu autant de talents, jamais ses clubs n’en ont aussi peu produits. L’Académie Mohammed VI a fait son œuvre, et les binationaux nourrissent un vivier inédit. Mais pendant que les sélections s’élèvent, la vitrine domestique s’empoussière. Les clubs ne forment plus, ils se cachent derrière l’excuse “des moyens” : la formation, aujourd’hui, coûterait trop cher. Ils consomment des joueurs et des entraîneurs, interchangeables, usés à force de tourner dans le même carrousel. Un joueur peut changer quatre fois de club avant de rejouer, par hasard, pour celui qui l’avait formé. Entre-temps, il a perdu trois saisons et la moitié de sa confiance.

La vérité, c’est que la Botola n’a plus de colonne vertébrale. Les clubs ont du mal à garder leurs vedettes qui répondent aux sirènes du Golfe et des clubs égyptiens. Les dirigeants pensent mercato avant méthode, rumeur avant structure. Le mot “projet” n’existe plus. Et pour cause : comment parler de long terme quand on survit au jour le jour ? Les finances sont exsangues. La prime de champion ne dépasse pas six millions de dirhams — à peine l’équivalent de deux mois de salaires pour certains effectifs — et les droits télé plafonnent au même montant. Les sponsors, eux aussi, n’y croient plus : trois à cinq millions de dirhams en moyenne par maillot, l’équivalent d’une simple prime de signature pour un joueur de premier niveau.

Alors on s’endette, on recrute à l’aveugle, on signe des contrats qu’on ne peut pas honorer. Et chaque été, c’est la même comédie : il faut “renouveler l’effectif”. Traduction : effacer les erreurs de la saison précédente en préparant les prochaines. Les exceptions se reconnaîtront. Mais elles ne sont pas assez nombreuses.

Pourtant, les preuves sont là. Ce Maroc du foot qui performe, qui attire les regards du monde, s’est construit sur la patience, la formation et la méthode. L’Académie Mohammed VI a mis quinze ans à produire ses fruits ; les sélections en profitent. Niveau formation et méthode, les clubs de la Botola préfèrent brûler les récoltes pour allumer des feux de paille. Et dans quelques semaines, quand la CAN se jouera chez nous, on célébrera la réussite du modèle national en omettant la faillite du modèle local.

On finira par remporter une CAN. Voire une autre Coupe du Monde. C’est inévitable. Mais la Botola redeviendra-t-elle une fierté un jour ? Rien n’est moins sûr. Peut-être qu’il faudra, d’ici là, forcer la main aux mauvais élèves : conditionner les subventions, imposer des quotas de joueurs formés, rendre la formation obligatoire, pas facultative. Car à force de couper les racines, on finit par se priver d’ombre. En attendant, les clubs s’endettent pour des fleurs artificielles, et s’étonnent que ça ne sente pas le football.

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