Je me suis promis de toujours le vivre pleinement. Jamais dans la tribune presse, les yeux rivés sur l’écran et les doigts sur le clavier, mais au milieu de ceux qui chantent, transpirent et abîment leurs cordes vocales. Au milieu des miens, qui m’ont fait aimer le ballon, histoire de prendre soin de cette passion. Le derby casablancais, je veux le sentir pour mieux le commenter. Et j’ai envie de dire : “Heureusement”.
Heureusement que j’ai choisi le bon côté de la barrière pour ressentir quelques frissons. Des bouchons, de la sueur, une voix cassée et beaucoup de déception. Parce qu’à la fin, le refrain qui résume la soirée, c’est celui de Hoba Hoba Spirit : “Black Moussiba”, dans l’album Nefs & Niya.
Casablanca, dès le matin, a vibré à l’unisson. Les drapeaux vendus au feu rouge, les bus débordant de chants, et les cafés d’opinions. Il fallait voir les sourires, l’excitation, cette effervescence unique. On a presque cru que la ville allait s’effondrer sous son propre enthousiasme. Et pourtant, à 20 heures, quand le match a commencé, tout s’est effondré… sur le terrain.
Les tribunes, elles, étaient prêtes. Les tifos, les fumigènes, les voix rauques, la folie. Et puis la fumée, la pause, la reprise. On s’est dit que le jeu suivrait, que la passion finirait par déborder sur la pelouse. Mais non. Rien. Le Raja et le Wydad se sont regardés, se sont évités, et se sont surtout neutralisés. Dans ma tête, entre deux chants, résonne Black Moussiba. “Ghnit o ba7it o 3it o souffrit… Tmanit chi bit li 3omro ma jaa”, (J’ai chanté, perdu ma voix, je me suis fatigué, j’ai souffert… en espérant un but qui n’est jamais venu, ndlr).
Le ballon a rebondi d’un camp à l’autre, en rêvant d’un artiste qui le sauverait de l’ennui. Des passes molles, des duels stériles, des gestes qui traduisent la peur de perdre plus que l’envie de gagner. Alors les supporters ont pris les choses en main. On a beau incriminer la fumée, les interruptions, les minutes perdues… la vérité est presque cruelle : il n’y avait pas grand-chose avant. Les supporters eux, au moins, ont joué leur match. “A3tiwni tenue o nahbat n taclé” (Donnez-moi un maillot, je descends tacler), chante Hoba Hoba Spirit. Dans les tribunes, c’était exactement ça. On avait envie de descendre sur la pelouse pour tacler, marquer à leur place.
Les arrêts de jeu ? On en a eu treize. Treize longues minutes de plus à espérer un miracle devant les yeux de Hakim Ziyech, la nouvelle recrue star du Wydad qui découvrait l’ambiance du derby. Mais les miracles, eux aussi, ont déserté Casablanca. La dernière action du match résume tout : un corner mal joué, une touche ratée, un sifflet libérateur. Zéro but, zéro frisson, zéro folie.
“ Ce qui reste de beau dans ce derby, c’est dehors, pas dedans. “Le moment culturel de la ville blanche”, comme le décrivait encore si bien Hoba Hoba Spirit”
Et pourtant, tout autour, la ville avait livré un chef-d’œuvre. Des chants, des embouteillages, des frissons d’avant-match… la passion, la vraie. Ce qui reste de beau dans ce derby, c’est dehors, pas dedans. “Le moment culturel de la ville blanche”, comme le décrivait encore si bien Hoba Hoba, dans Bienvenue à Casa. Les supporters ont tenu le rôle principal du spectacle, les acteurs rechignant à jouer leur rôle.
Alors oui, j’ai bien fait de le vivre en tribune, en passionné. Parce qu’en tribune presse, j’aurais sûrement scrollé, sans broncher. De là où j’étais, j’ai vu une ville qui aime encore trop un football qui ne le lui rend plus. Black Moussiba ne me lâche pas. “F’tribune 3er9an kter men li f’tirane” (en tribune, on a transpiré plus que ceux sur le terrain). Pourtant, ce titre du groupe de Réda Allali date de 2010. Zakaria Boualem vous le dira peut-être : quinze ans plus tard, rien n’a changé. À un détail près : le ticket n’est plus à 30 dirhams, mais à 150. Si l’équipe nationale va mieux, le foot national tâtonne toujours.
