Du bug au miracle 

Par Nassim El Kerf

Une appli qui plante, un record qui claque, une jeunesse qui rêve. En sept jours, le football marocain a tout vécu : le bug, le doute, puis le miracle. Une semaine où les nerfs ont autant chauffé que les serveurs de l’application Yalla. Et où le Maroc, entre cafouillage numérique et exploit mondial, a rappelé qu’il pouvait être brillant et agaçant dans la même respiration.

Tout avait pourtant commencé par une promesse de modernité. Une application flambant neuve, baptisée Yalla, censée simplifier l’obtention de la Fan ID pour la CAN 2025. En théorie, c’était l’entrée dans l’ère du tout-digital. En pratique, un crash-test grandeur nature. Les serveurs ont implosé face à la forte demande. Les uns ont obtenu leur Fan ID, les autres, seulement une bonne dose d’anxiété avant que le problème ne soit finalement résolu. La CAF ne bronche pas et relance une phase de vente via sa plateforme habituelle. Résultat : les billets s’arrachent, et les matchs du Maroc en phase de groupe affichent déjà complet.

Heureusement, le stade reste un refuge. Jeudi 9 octobre, l’équipe A affronte le Bahreïn, pour un amical sans histoire et une victoire (1-0) arrachée sur corner dans les dernières secondes. Quinze succès de suite pour les hommes de Regragui : record mondial à égalité avec l’Espagne et l’Allemagne. Sur le papier, c’est glorieux. Sur le terrain, c’est poussif. Le Maroc gagne, oui, mais sans plaisir, sans panache, sans idée. Loin du 5-0 infligé au Niger il y a un mois. La victoire est devenue une habitude, presque un automatisme. Et c’est bien ça le problème : un record sans frisson.

Dimanche 12 octobre, changement de décor, et d’ambiance. À des milliers de kilomètres, au Chili, les Lionceaux U20 ont offert au pays ce que les A n’ont pas réussi à offrir : l’émotion brute. En quart de finale du Mondial, ils ont renversé les États-Unis (3-1) avec une maturité déconcertante. Pas de calculs, pas de frilosité : juste du football, du vrai. Mohamed Ouahbi a bâti une bande de gamins libres, insouciants et terriblement efficaces. Une génération qui joue pour le maillot sans se soucier des statistiques, et qui redonne un souffle à tout un pays.

Mais mardi 14, retour à la réalité : les A rejouent contre le Congo-Brazzaville, à Rabat, pour conclure les éliminatoires. Encore une victoire (1-0), encore un but salvateur, toujours le néant dans le jeu. Seize victoires consécutives désormais, record absolu. Le Maroc grimpe dans les chiffres, mais ne rassure pas, à quelques semaines de la CAN. Le public n’est pas dupe : ce n’est pas la série qui inquiète, c’est le contenu. Et on espère tous arriver fin prêts le jour J — car l’histoire nous a montré qu’il ne sert à rien d’être prêts avant.

Et puis, mercredi 15 octobre au soir, la magie est revenue. Demi-finale du Mondial U20 : Maroc-France, comme un remake du Qatar 2022. Les Lionceaux mènent sur penalty, résistent, puis craquent sur une égalisation française. Dans la tension des tirs au but, Ouahbi ose : il sort le gardien Gomis pour faire entrer Karim Mesbahi, le spécialiste des penalties. Le coup de poker fonctionne. Le Maroc file en finale d’un Mondial. Une première historique. 

“Tant qu’il y aura des bugs pour râler et des buts pour vibrer, le Maroc restera ce qu’il a toujours été : un football émotionnel, imprévisible, vivant”

Nassim El Kerf

Alors oui, cette semaine, on aura tout eu : les bugs, les buts, et les bénédictions. D’un côté, une équipe A qui gagne sans convaincre. De l’autre, une jeunesse qui convainc sans calculer. Peut-être que tout est là : dans cette dualité qu’on ne sait ni maîtriser ni perdre. Ce mélange de chaos et de grâce, de maladresse et de génie. Ce pays qui rate le lancement de ses applis, mais réussit ses rêves. Tant qu’il y aura des bugs pour râler et des buts pour vibrer, le Maroc restera ce qu’il a toujours été : un football émotionnel, imprévisible, vivant.

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