Rarement un ministre du gouvernement Aziz Akhannouch aura autant enchaîné les prises de parole publiques en si peu de temps. Parlement, télévision, presse écrite… Amine Tahraoui a mené un marathon de la transparence. La rue a parlé. Et les manifestants de la GenZ212 ont placé la santé en tête de leurs revendications.
Dans ce contexte, difficile pour le ministre de ne pas rendre des comptes. Même si l’exercice a pu être imposé, Amine Tahraoui s’est livré à un diagnostic sans filtre et a détaillé un plan d’action pour l’un des secteurs les plus sinistrés du service public.
La santé, c’est l’affaire de tous. On a tous vécu ou entendu parler de ces épisodes où des agents de sécurité font la loi aux portes des urgences décidant, moyennant finance, qui passe et qui attend. Ou encore cet épisode glaçant où des agents de sécurité ont “opéré” un patient, le rendant aveugle.
La situation est connue de tous. Les rapports se sont accumulés, dénonçant infrastructures catastrophiques, manque de personnel, absentéisme, prix aberrants des médicaments et corruption. Résultat : ceux qui le peuvent fuient le public pour le privé, quitte à s’endetter pour se soigner. Les autres n’ont qu’à s’en remettre à Dieu.
“Amine Tahraoui ne se contente pas de gérer l’existant. Il tente de mettre à niveau un système que ses prédécesseurs ont délaissé”
Face au naufrage, Amine Tahraoui ne se contente pas de gérer l’existant. Il tente de mettre à niveau un système que ses prédécesseurs ont délaissé. Quitte à mener des luttes sur plusieurs fronts avec les industriels du médicament, les représentants des cliniques privées, les pharmaciens et les syndicats du personnel médical. Proposer une révision des prix des médicaments permettant des centaines de millions d’économies pour l’AMO chaque année ? Dénoncer les dysfonctionnements de la gouvernance hospitalière ? Geler des dizaines de millions de dirhams de subventions destinées aux cliniques privées ? Il faut du courage – ou de solides appuis – pour s’attaquer à autant de lobbies. Il l’a fait. On notera aussi que l’organigramme du ministère de la Santé n’a pas été changé depuis 1994.
Ce qui frappe, c’est la cohérence du projet. Groupements sanitaires territoriaux, 1000 centres de santé primaire réhabilités, digitalisation du système, rémunération variable des médecins… chaque pièce trouve sa place dans une architecture globale. L’homme détaille les obstacles, reconnaît les retards, explique les arbitrages.
Reste que le volontarisme ne suffit pas. La Haute Autorité de la Santé n’est toujours pas opérationnelle près d’un an après l’adoption des textes. La raison ? Officiellement, les profils aptes à siéger au sein du Conseil de l’instance sont rares. Officieusement, il se dit que le Chef du gouvernement cherche à bloquer une réforme qui ne placerait plus la politique de la santé sous son contrôle. Mais sans cette institution, c’est toute la crédibilité de la réforme et la pérennité financière de l’AMO qui vacillent. Une réforme sans régulateur indépendant, c’est comme un match sans arbitre.
Les défis restent immenses. À commencer par les ressources humaines. Le Maroc compte 7,3 médecins pour 10.000 habitants. Convaincre les soignants de rester sous nos cieux passe d’abord par un système de rémunération attractif. Avant l’exil vers le Canada ou la France, le principal risque est de voir des médecins formés par le secteur public consacrer l’essentiel de leurs heures de travail au privé, vidant les hôpitaux de leurs compétences. Il faut aussi interconnecter les systèmes d’information, rénover des CHU vétustes, sans paralyser l’offre de soins.
Pour la première fois depuis longtemps, un ministre de la Santé donne l’impression d’avoir un cap et de le suivre malgré les attaques dont il fait l’objet. Et, surtout, contraint par la pression de la rue, il accepte d’en rendre compte publiquement. Dans le gouvernement Akhannouch II, Amine Tahraoui fait figure de bonne surprise. Pas celle qui fait illusion, mais celle qui dérange suffisamment de monde pour laisser penser qu’elle change vraiment les choses. À lui de confirmer cette impression.
