Il y a un Maroc qui construit des stades en dix-sept mois. Qui dresse des cathédrales de béton et de verre, calibrées pour accueillir la planète football. Un Maroc capable de convaincre la FIFA et la CAF que, ici, se joue l’avenir du foot. Et puis, il y a un autre Maroc. Celui qui voit ses jeunes crier leur colère dans les rues. Santé. Éducation. Dignité. Trois mots simples, mais que même une pelouse neuve ne peut recouvrir. La génération Z marocaine est sortie de l’ombre. Pas pour fêter la victoire des Lionceaux face à l’Espagne (2-0) au Mondial U20 au Chili, mais pour exprimer des revendications légitimes. Tandis que la Gen Z des footballeurs brille (discrètement) à Santiago, de l’autre côté de la planète, au pays, on veut la contenir à coups de matraque.
Or, la Gen Z sera paradoxalement la clef du succès – ou de l’échec – de la CAN 2025 et du Mondial 2030. Il n’y aura pas de Coupe d’Afrique réussie sans ses membres. On parle de ceux et celles qui sont dans les rues, pas seulement sur les pelouses. Pas de Coupe du Monde sans leur énergie. Derrière les drapeaux et les hymnes, il faudra des milliers de volontaires, des guides, des hôtesses, des chauffeurs, des interprètes, des ingénieurs, des community managers, des restaurateurs, des soignants de première ligne pour gérer les flux humains… Des métiers que pratiqueront, d’ici 2030, les jeunes de la fameuse génération Z. Sans eux, pas de A+ de la FIFA. On célèbre la main-d’œuvre qui dresse un stade en un temps record, mais on refuse à ces jeunes des hôpitaux dignes de ce nom, des écoles modernes, des universités où l’on n’apprend pas à réciter, mais à penser. Le contraste est brutal : des milliards pour les pelouses, des miettes pour le reste.
“Le boycott des grandes compétitions n’est pas un slogan en l’air”
Les manifestations ne sont pas un caprice de jeunes. Elles sont l’expression d’un ras-le-bol générationnel. Cette jeunesse n’a pas grandi dans les illusions des années 1980 ni dans la patience forcée des années 1990. Elle est connectée, informée, habituée à comparer. Elle sait que le Maroc peut mobiliser des budgets colossaux, elle le voit à chaque fois qu’un stade sort de terre. Alors elle demande : pourquoi pas pour nous ? Si l’on continue à lui tourner le dos, cette même jeunesse pourrait choisir de ne pas participer à la fête. Le boycott des grandes compétitions n’est pas un slogan en l’air. Regardez les commentaires sur les réseaux sociaux, les gens ne veulent plus parler de football. Même dans les cafés, les discussions ont changé de sujet.
La réussite de 2025 et de 2030 n’est pas seulement une affaire de stades rutilants. C’est une affaire de confiance entre un pays et sa jeunesse. Sans elle, la fête sera creuse, artificielle, un décor de carte postale. Avec elle, elle peut devenir un moment de fierté partagée, un tremplin pour l’avenir. Mais à condition de l’écouter. Au fond, la Gen Z ne demande pas la lune. Elle réclame qu’on mette autant de sérieux à rénover les hôpitaux qu’à édifier des stades. Le même acharnement à respecter les délais de la FIFA qu’à désengorger des classes où s’entassent quarante élèves.
“Si la Gen Z se sent exclue du jeu, elle saura le rappeler à la terre entière”
Le Maroc aime le football. Ça ne changera jamais. Mais le pays doit aujourd’hui écouter sa jeunesse. Sinon, les plus belles compétitions pourraient se transformer en vitrine vide. Le foot est beau, il nous offre toutes les émotions, mais un stade ne soigne pas, un match ne guérit pas. Une finale ? Elle n’éduque pas non plus, elle offre des émotions éphémères. Des gloires ponctuelles. Si la Gen Z se sent exclue du jeu, elle saura le rappeler à la terre entière. D’une voix forte, ou d’un silence assourdissant.
