Par un effet de lassitude ou d’accoutumance, nous finissons toujours par nous habituer aux tristes nouvelles et aux constats lamentables. Même les choses qui devraient susciter l’indignation ne provoquent plus qu’un soupir de désespoir, à force de les connaître et de les voir se répéter depuis des années. C’est le cas, par exemple, de l’état de la santé publique au Maroc. Les décès de plusieurs patients au CHR Hassan II à Agadir, les témoignages alarmants de médecins et de familles de patients, la visite en urgence du ministre de la Santé et les classiques limogeages de deux ou trois fonctionnaires pour apaiser les esprits… Tout cela résonne dans notre mémoire collective, suscitant un sentiment de déjà-vu. Nous le savons tous : l’hôpital public est malade.
Sans vouloir tirer sur l’ambulance, l’hôpital public vit depuis des années une crise de moyens et de confiance. Au moindre souci de santé, le premier réflexe du citoyen marocain qui a les moyens et une couverture sociale est de se diriger vers une clinique privée, voire de se faire soigner à l’étranger. Le secteur public est, quant à lui, le choix contraint des pauvres et des démunis, de ceux qui vivent dans les zones reculées du pays. Si les hôpitaux publics comptent encore d’excellents professeurs et médecins, le cumul des déficits structurels finit par l’emporter sur les meilleures volontés. Certes, de nombreux efforts ne peuvent être niés (la généralisation de la couverture sociale, l’augmentation du budget de santé, la création de nouvelles universités de médecine…), mais l’hôpital public demeure un catalyseur de nos problèmes.
“La santé, tout comme l’éducation, est le miroir de nos inégalités, celles d’un Maroc à deux, voire plusieurs vitesses”
Ainsi, la santé, tout comme l’éducation, est le miroir de nos inégalités, celles d’un Maroc à deux, voire plusieurs vitesses. D’un côté, il y a un système de santé publique, mal doté et sous tension permanente, destiné aux classes défavorisées périurbaines et rurales. De l’autre, une galaxie de cliniques privées, mieux équipées, mais aux coûts voraces, où se réfugient les classes moyennes et aisées des grandes villes. Il est d’ailleurs paradoxal de noter que l’un des arguments utilisés pour vanter les vertus de la généralisation de la protection sociale est la possibilité de bénéficier de meilleurs soins dans une clinique privée ! Une situation étrange, car même dans les pays les plus libéraux économiquement au monde, l’hôpital public demeure la pierre angulaire du système de santé et abrite souvent les meilleurs médecins et équipements. Au Maroc, les deux secteurs devraient être complémentaires, notamment dans un contexte marqué par le vieillissement de la population, l’explosion des maladies chroniques et le spectre des épidémies.
Le corps médical et paramédical est le cœur battant de l’hôpital public, mais il souffre d’insuffisances et de carences. La médecine est évidemment un sacerdoce, c’est également un métier qui nécessite un cadre de travail et des conditions de vie décentes. Si les médecins fuient de plus en plus le public, c’est que le privé leur propose des salaires plus attractifs, mais aussi de meilleures conditions de travail et moyens pour accomplir correctement leur mission. Pour revenir au drame du CHR d’Agadir, l’enquête a révélé que l’hôpital le plus important de la région manquait d’un scanner et des équipements nécessaires au bon fonctionnement d’une structure de cette taille. Faut-il se résigner à cette situation, jusqu’à ce que de nouveaux drames surviennent ? Hélas, nous en avons trop pris l’habitude.
